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« Nouvelle découverte place Marius Pinel »

samedi, 6 mars 2010

Nouvelle découverte place Marius Pinel

Parfois, on imagine la place Pinel épuisée. Sa méconnaissance par les mondains, sa petitesse, la médiocrité objective de ses éléments, la fatigue que crée l'étal des ironies, tout conduit au renoncement.

Je me suis rendu Place Pinel aujourd'hui vers dix-huit heures à l'initiative de Catherine Aira qui venait d'accompagner les travaux préparatoires à ma prochaine conférence sur l'oeuvre romanesque de Giscard.

Le ciel proposait un bleu délicieux. Catherine désirait montrer la place Pinel à la comédienne Flora Monteiro. Je leur servirai de guide.

De nombreux cours, des rencontres diverses, le travail sur les romans de Giscard, un sommeil agité, des doutes me pesaient. Je marchais vers la place Pinel sans y mettre âme.

J'admets cet état. Je me refuse à croire qu'il faille s'installer d'abord en enthousiasme avant d'atteindre à la place Pinel. La traversée d'ennui, et même d'acédie, crée parfois la rencontre. Je me refuse aux drogues. Les chemins du réel seuls me vont, parce qu'ils me sont presque entièrement étrangers.

Je ne connais pas la place Pinel, que je visite souvent. Elle n'est pas la projection de mes désirs, et de mes rêves. Elle se tient entièrement hors de moi, avec son Kiosque, son espace canin, ses arbres, ses enfants, ses chiens, son boulodrome. Elle peut me surprendre. Elle me surprend. Je la préfère à mes songes.

Je ne crois pas que la place Pinel s'adresse à moi. Elle ne me veut rien. Elle n'est pas un sujet auquel je puisse coller, comme une affiche, un visage. Je sais seulement que des hommes, dont je sais peu, se sont entendus pour construire un lieu qu'ils appellent place Pinel, et où ils font des installations. Moi, je m'y risque.

Je m'y risque avec attention. J'y insiste. Je me répète place Pinel. J'y vais. J'y viens. J'y travaille à bâtir mon oeil, mon oreille, ma capacité d'imaginer et de reconnaître. Je m'entends en place Pinel à force de désir et de conscience.

Voilà ce que j'appelle poésie et non les délires, les poses, ou les jeux de langage. La poésie, pour moi, est une aventure au réel, répétée, et qui cherche l'étonnement, sa joie, la multiplication, et cela dans les mots, par eux, et ce qu'on appelle les choses, dont sont les mots. La place Pinel est un présent sans arrière-monde, où je me risque et, m'y risquant, me fais naître et mourir. Elle est ma mère et mon tombeau sans ventre ni visage. D'autres mères et d'autres tombeaux me sont possibles. Mais je pratique là, pour le moment, mon rituel.

Nous avons marché vers la place en bavardant. Je racontais quelques souvenirs de poubelles. Flora et Catherine riaient. Le printemps s'activait aux jardins.

Place Pinel, il y avait agitation d'enfants, et même dans le kiosque. Ca jouait partout. Une estrade était dressée en prévision d'une fête costumée. Des affiches annonçaient le programme. C'est par cette scène que nous sommes montés dans le kiosque où nous avons essayé nos voix et la résonnance tandis que deux petites filles jouaient avec une balle jaune.

Nous sommes sortis du kiosque par l'escalier. J'ai indiqué à Flora les ouvertures par lesquelles nous avions autrefois repéré le parapluie renversé. J'ai enfoncé ma main dans un de ces trous. J'en ai sorti un grand bâton de métal doré qui avait dû soutenir un éclairage. Un petit bout de papier journal y était roulé. Je l'ai déployé : PARTAGEONS.

Partageons, en gros caractères.

Ma main relancée sous le kiosque en ramena une chaussure de sport blanche. Les filles l'admirèrent.

Puis j'enfoncais mon bras. Je sentis des feuilles, des pierres, une vieille bouteille, des petits rectangles lisses. Je les ramenais. Une carte Fnac, Une carte Jules. Une carte Maif. Une carte service card... Je relançais ma main. Je trouvais d'autres cartes, dont une carte d'identité. Puis un porte-monnaie noir, avec un chèque.

Des voleurs avaient jeté là les restes d'une prise.

Je m'excitais en remarquant des cartes de visite d'un attaché de groupe UMP.

C'était une belle découverte. Les filles étaient ravies. Je leur ai montré, dans de bonnes conditions, l'espace canin, le boulodrome, le Pinel Pétanque Club.

En partant, nous avons remarqué, près du garage Gueuzi qu'une voiture avait été incendiée. Une grosse traînée de suie demeurait sur le sol et sur un mur. J'y cherchais en vain des figures énigmatiques. Les filles m'ont laissé devant chez moi. Je leur ai annoncé qu'il me restait à étudier notre découverte.

A peine seul, je m'y suis mis.

Toutes les cartes, et le chèque, portaient un même nom, lasterle, équipé de différents prénoms. Lasterle... Je vérifiais sur internet qu'un UMP portait ce nom. Je décidais de lui adresser un mail, bien que les cartes fussent désormais périmées. Le vol devait dater d'à peu près deux ans.

Soudain, pour moi, les lettres se renversèrent. Lasterle se faisait Lastrée avec un l supplémentaire, qui m'enchantait. J'avais trouvé sous le kiosque, et clairement lisible, le nom du site en lequel j'écris ces lignes. Il me semblait que ce dessous du kiosque, où demeure le parapluie renversé, me parlait par renversement de mon acte et de mon désir en lastrée, dont la place Pinel est un des foyers, et qui la multiplie. Je croyais justifiée mon initiative d'écrire et d'exister, depuis plusieurs années, en résonnance de la place Pinel. J'y sentais l'unité et la force d'une pratique pensée et partagée.

Depuis longtemps, le kiosque me paraît un tombeau. Un certain monsieur Martin, autrefois concierge à Toulouse, nous a révélé que cette imagination n'était pas que mienne. Je voudrais, quant à moi, faire du kiosque mon tombeau. Des gens n'y jettent-ils pas des reliques, qui sont vieilles bouteilles, papiers, bâtons dorés, balles, chaussures, et boîtes ? Mort, je me vois relique en ce reliquaire.

Les cartes de Lasterle sont le corps démembré de cet homme que j'ignorais, et qui existe. Peut-être désirera-t'il les récupérer. Ces débris, du moins, seront passés entre mes mains. Ce sont cartes d'un jeu que nous ne connaissons ni l'un ni l'autre et dont le voleur, le kiosque, et les jeunes femmes qui m'ont emporté vers la place cet après-midi sont des joueurs. La partie réunit aussi Giscard, l'architecte du Kiosque, la vieille municipalité toulousaine qui l'a commandé, l'homme qui a jeté le bâton en métal doré sans lequel je n'aurais pas aventuré ma main... Les cartes se retournent. Le nombre des joueurs est infini. L'Astrée sort de Lasterle qui y retourne. Dante aussi faisait revenir le stelle à la triple fin de la Divine comédie. Tel est le grand jeu, place Pinel, où la nuit, pendant que j'achève ces lignes, présente une grande scène vide pour les masques de demain et les vestiges noirs d'une voiture brûlée.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Nouvelle découverte place Marius Pinel 20:06 dans Coïncidences , Place Pinel

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