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« Silence de Pie XII »

mercredi, 24 mars 2010

Silence de Pie XII

«Quand vous parlez dites « Oui » ou « Non » : tout le reste vient du malin » Matthieu 5,37

Face au silence « affreux» du monde, il nous faut parfois pousser un « oui » ou un « non » qui sont alors comme des actes de foi. Nous devons le faire au nom de Jésus Christ lui qui n’a jamais été la figure sinistre de la compromission, de l’indécidabilité.

Dans des situations d’exception, au moment même où le mal se déchaîne, la politique de médiation qui consiste à ne jamais prendre parti peut devenir une offense faite à Dieu, une trahison à l’Esprit de l’Evangile et des béatitudes.

Georges Bernanos, dans son livre qui paraît en janvier 1937, « Les grands cimetières sous la lune », pose de bout en bout la question qui nous occupe aujourd’hui celle de la conscience chrétienne. Durant l’année 1937, dans la petite île de Majorque où l’écrivain séjourne avec sa famille, 20 têtes éclataient par jour.

« Je n’approuve ni ne désapprouve » répond le grand théologien, chanoine de la cathédrale de Palma à une paroissienne inquiète devant tant d’atrocités.

« Cette attitude sera-t-elle demain celle de l’Eglise ? écrit alors Georges Bernanos. Combien serons-nous à accepter de vivre dans le monde irrespirable des anti-béatitudes, aux côtés des exécuteurs » ?

« Malheur aux faibles ! Malédiction sur les infirmes ! »

Je n’approuve ni ne désapprouve.

« Les fous possèderont la terre ! Ceux qui pleurent sont des lâches et ne seront jamais consolés ! »

Je n’approuve ni ne désapprouve.

« Qui n’a faim et soif que de justice pêche la lune et pâture le vent. »

Je n’approuve ni ne désapprouve.

Les charniers espagnols annonçaient d’autres charniers. Des charniers immenses. Georges Bernanos a su lire le programme, il ne s’y est pas trompé : « Il faut faire de la place au nouveau peuple élu, cela conduira fatalement à l’élimination totale des juifs ».

Témoin impuissant, abasourdi par le silence, Georges Bernanos prophétise : « L’heure vient où les questions qui vous seront posées de tous les points de la terre seront si pressantes et si simples que vous ne pourrez y répondre que par des oui ou par des non ».

Le pape Benoît XVI a choisi délibérément de remuer les cendres du passé en proposant comme « modèle humain pour les temps à venir en sa qualité de vénérable » le pape Pie XII. Le décret parle de vertus héroïques. Etrange formule pour désigner l’extrême prudence d’un homme obsédé par les principes d’impartialité et de neutralité.

Suite à de nombreuses réactions dans le monde juif, et je pense notamment à celle du grand rabbin de France, Gilles Bernheim, qui demande à ce que l’on renonce à ce projet de béatification, le porte-parole de la papauté, le père Federico Lombardi, a expliqué dans un communiqué que l'évaluation préalable à cette décision de béatification "regarde essentiellement le témoignage de vie chrétienne de la personne (...) et non l'évaluation de la portée historique de tous ses choix opérationnels".

Après tout, si le Vatican décide de « canoniser les papes à la queue leu leu » pour reprendre l’expression de Paul Thibaud ancien président des Amitiés Judéo Chrétiennes, est-ce que cela nous concerne, nous protestants réformés ?

Les arguments avancés pour légitimer la béatification, oui cela nous concerne.

De nombreuses voix catholiques nous expliquent aujourd’hui que Pie XII ne pouvait pas sortir du silence car cela aurait aggravé les persécutions. Et l’on cite l’exemple de cette prise de position très ferme de l’épiscopat hollandais, le 26 juillet 1942, qui a suscité en retour un durcissement de la répression nazie et la déportation de nombreux juifs dont Edith Stein.

Or c’est sur ce point précisément que je me sens le devoir de réagir.

Car à l’inverse, partout en Europe où des résistances se sont manifestées, la mécanique odieuse des « anti-béatitudes » a été entravée.

Partout où des femmes et des hommes dans l’Eglise ont porté haut et fort une parole de condamnation, pensons aux églises Croate et Hongroise, cela a eu pour effet de freiner l’action des nazis.

Nous sommes à Toulouse. Nous savons aujourd’hui que le discours prononcé le 23 août 1942 par le cardinal Saliège, alors même que l’assemblée des cardinaux et des évêques de France choisissent de se taire après la rafle du Vel d’Hiv, a ouvert les consciences et a eu des répercussions dans tous les milieux, y compris dans l’administration et dans la police.

« Les juifs sont des hommes, les juifs sont des femmes. Ils sont nos frères comme tant d’autres, un chrétien ne peut l’oublier ».

Le porte parole du Vatican dans son communiqué parle de « choix opérationnels ». Ce sont ces chrétiens qui ont eu la force morale de sortir du silence qui incarnent une église « opérationnelle », une église qui descend de ses nuages, qui s’engage dans le monde avec tous les risques que cela comporte.

Certains d’entre vous le savent, j’ai été pasteur dans le Consistoire « Montagnes des Cévennes ». Parmi les membres des églises locales, j’ai rencontré plus de dix personnes qui avaient été déclarées « justes parmi les nations ». J’ai même eu le privilège d’assister à la remise de la médaille des justes au pasteur Elie Bree de Lasalle. Combien d’hommes et de femmes il faudrait nommer ici ? Echappés des camps d’internement ou des rafles, des centaines de juifs français et étrangers, mais aussi des allemands et autrichiens anti-nazis, ont pu se réfugier dans les Cévennes et survivre grâce à l’efficacité du « réseau » des pasteurs protestants et au courage du peuple cévenol.

Dans le val de Lasalle, dans la vallée française, dans la vallée borgne, dans la vallée longue, (…), les pasteurs écrivaient dans la Bible des personnes qu’ils visitaient le verset d’Esaïe : « Tu ne te déroberas pas devant celui qui est de la même chair que toi ». Ces protestants savaient alors qu’il leur était demandé par leurs pasteurs d’accueillir des juifs. Réveiller ce souvenir suffit à ma prédication.

C’est parce que des voix se sont élevées que le petit peuple protestant a pu sauver autant de vies. Les prises de position de Marc Boegner, président de la Fédération protestante de France, celles exprimées par plusieurs théologiens protestants dans les thèses dites de Pomeyrol, expliquent cet engagement.

Loin de l’anti-judaïsme qui faisait du peuple juif le peuple déicide, nous pouvons lire dans les thèses de Pomeyrol : « L’église reconnaît en Israël le peuple que Dieu a élu pour donner un Messie au monde et pour être au milieu des nations, un témoin permanent de sa fidélité ».

De telles déclarations marquant à jamais la solidarité entre juifs et chrétiens, les protestations publiques faites au nom de l'Église Réformée et de la Fédération Protestante de France, la création de la Cimade, les lettres adressées directement par le pasteur Marc Boegner au Maréchal Pétain, lettres lues en chaire au cours des cultes dominicaux, voilà ce qui a encouragé l’action des chrétiens protestants en faveur des juifs.

Les cendres du passé sont remuées, à nous de raviver le feu de cette mémoire.

Quelle attitude sera demain celle de l’Eglise ? La question de Georges Bernanos devrait encore nous tarauder. Même si elle jette ses racines dans une situation de terreur, je crois qu’elle demeure. Tout comme l’appel du prophète Esaïe.

« Voilà le jeûne qui me plaît. Détache les chaînes de la méchanceté, renvoie libre ceux que l’on écrase, partage ton pain avec celui qui a faim, couvre celui que tu vois nu, ne te dérobe pas devant celui qui est de la même chair que toi. Alors ta lumière se lèvera comme l’aurore.»

Les paroles d’Esaïe n’ont pas été écrites pour nourrir une culpabilité collective mais bien pour orienter nos vies, pour attiser en nous la volonté de poser par des actes et des paroles un engagement positif qui libère le meilleur dans l’humanité et pour l’humanité.

Les paroles d’Esaïe on été écrites pour nous persuader que le Dieu de nos pères se tient caché derrière le visage de l’affamé, du sans abri, du persécuté, derrière le visage de l’humanité défigurée où qu’elle soit.

Quelle attitude sera demain celle de l’Eglise ? La question traverse les siècles. Nous ne sommes plus dans une situation d’exception, il faut savoir fermer la parenthèse. D’accord ! Mais que cela ne nous empêche pas, nous qui prétendons être les enfants du Messie, de rester éveillés, d’habiter ce monde et de risquer une parole surtout en ces temps où de vieux fonds idéologiques sont à nouveau brassés dans la marmite de la haine.

A croire que les monstres sont toujours tapis dans l’ombre. Prédication du pasteur Jean-Pierre Nizet le 21 mars 2010 au temple du Salin lors du culte de sensibilisation au Judaïsme.

« Ne rien accorder aux œuvres des ténèbres : d’autant que quiconques dissimule quand choses meschantes se commettent, et par son silence nourrit le mal, celui-là est déloyal et traître à Dieu, lequel nous commande à tous de défendre et maintenir sa justice. » Jean Calvin Commentaire du psaume 139.

- Le 1er avril 1933 de hauts dignitaires juifs ont informé Pie XI des excès antisémites en Allemagne. Pie XI demanda au cardinal secrétaire d’Etat de sonder immédiatement le nonce de Berlin Cesare Orsenigo. A l’issue de l’audience, Eugenio Pacelli ajoute « Il pourrait arriver des jours où il faudra pouvoir dire que quelque chose a été fait dans cette affaire ».

- Le 26 avril 1933, le cardinal secrétaire d’Etat se range à l’avis de son sous-secrétaire d’Etat Giuseppe Pizzardo qui dans une note manuscrite relative à la demande du rabbin viennois Schwartz pour que le « saint père intervienne contre la persécution des juifs en Allemagne » indiquait : « il me semble très délicat, molto delicato, de donner une réponse.

- Sur son lit de mort, Pie XI a écrit avec les pères jésuites une encyclique qui dénonce ouvertement l’antisémitisme. Pie XI ne put tenir le discours prévu le 11 février 1939. Il meurt la veille, le 10 février. Le 15 février le cardinal Eugenio Pacelli ordonnait, en sa qualité de camerlingue, la destruction de tous les exemplaires déjà imprimés de ce discours ainsi que les plaques de l’imprimerie vaticane.

- Le cardinal Tisserant dans une lettre adressée au cardinal Suard le 11 juin 1940 : « J’ai demandé avec insistance au saint siège depuis le début du mois de décembre de faire une encyclique sur le devoir individuel d’obéir au dictamen de la conscience car c’est là le point vital du christianisme. Je crains que l’histoire n’ait à reprocher au saint Siège d’avoir fait une politique de commodité pour soi-même et pas grand-chose de plus. C’est triste à l’extrême surtout lorsqu’on a vécu sous Pie XI ».

- La veille de Noël 1942, le pape a pris la parole devant le collège des cardinaux en ces termes : « Pensons aux dignes plaintes adressées par le Sauveur à l’apôtre Pierre à la vue de Jérusalem qui rejetait son appel et sa miséricorde ce qui l’entraîna sur la voie coupable du déicide ».

Le lendemain, Pie XII lit à la radio son message de Noël. Le texte comporte 26 pages, un seul paragraphe concerne le massacre des innocents. Le mot juif n’est pas prononcé.

- Le 12 juillet 1946 Suite à la remontée des violences antisémites, notamment à Kiels en Pologne, Jacques Maritain écrit une longue lettre à Monseigneur Montini en forme de supplique : « Je peux comprendre que, pendant la tourmente, c’est pour des raisons d’une sagesse et d’une bonté supérieures, et afin de ne pas risquer d’exaspérer encore la persécution, de ne pas provoquer des obstacles insurmontables à l’action de sauvetage qu’il poursuivait, que le Saint-Père s’est abstenu de parler directement des Juifs et d’appeler directement et solennellement l’attention de l’univers sur le drame d’iniquité qui se déroulait à leur sujet » (...) La psychose antisémite ne s’est pas évanouie, au contraire on voit partout en Amérique comme en Europe, l’antisémitisme se répandre dans bien des couches de la population, comme si les poisons issus du racisme nazi continuaient de faire leurs œuvres de destruction dans les âmes (…) Aujourd’hui, ce dont Juifs et Chrétiens ont par-dessus tout besoin, c’est qu’une voix, la voix paternelle, la Voix par excellence, celle du Vicaire de Jésus-Christ dise au monde la vérité (…). Il me semble que le moment pour une telle déclaration souveraine de la pensée de l’Église serait particulièrement opportun (…). Il me semble que si le Saint-Père daignait porter directement sur la tragédie dont j’ai parlé ici les lumières de son esprit et la force de sa parole, témoigner de sa compassion pour le peuple d’Israël, renouveler les condamnations portées par l’Église contre l’antisémitisme, et rappeler au monde la doctrine de saint Paul et les enseignements de la foi sur le mystère d’Israël, un tel acte aurait une importance extraordinaire, et pour préserver les âmes et la conscience chrétienne d’un péril spirituel toujours menaçant, et pour toucher les cœurs de beaucoup d’Israélites »

C’est ici le témoignage le plus accablant. Pie XII a persévéré dans le silence.

- « Aie pitié de moi Seigneur. La conscience de mes défaillances commises durant un si long pontificat et en des temps si graves a souligné mon insuffisance. Je demande pardon à tous ceux que j’ai offensés. »

Testament de Pie XII

Prédication de Jean-Pierre Nizet au Temple du Salin à Toulouse

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Silence de Pie XII 8:18 dans

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