« Un incendie place Marius Pinel »
jeudi, 11 mars 2010
Un incendie place Marius Pinel
Samedi 6 mars, place Marius Pinel à Toulouse, j'ai vu les traces d'un incendie.
Il était dix-huit heures, deux jeunes femmes et moi, nous venions d'explorer les dessous du Kiosque, d'où nous avions sorti des cartes. Nous sommes passés côté Ouest, vers le garage Gueuzi. C'est là que nous avons vu.
Il y avait par terre une bouillie de débris noirâtres d'où émergeaient un phare et des fragments de pneus. Le mur de la maison avait brûlé. Le crépi avait sauté, dégageant les briques. D'importantes traînées de fumée s'étalaient.
En cheminant vers la place, les deux jeunes femmes et moi, nous avions parlé des grilles qui protégeaient toutes les villas. Leurs pointes encadraient nos pas. Toutes étaient neuves, bien peintes, décoratives et hostiles.
Nous plaisantions. Les affreux vont attaquer. Ils sont partout. Ils sont méchants. Ils sont étrangers. Nous nous rappelions nos voyages : aux Etats-Unis, au Japon, au Canada... Là-bas, pas de grilles. J'affirmais qu'en Amérique, chaque villa contient un fusil. La peur est partout. Nous cheminions. Le ciel était splendide. Nous savourions la peur des autres.
Les restes de l'incendie étaient une preuve contre nous. Songez aux enfants m'a lancé un homme dans une assemblée où je m'opposais à l'installation de grilles. Et nos voitures ? Ils viendront brûler nos voitures. Et nous aurons l'air de quoi ? a crié un autre, mort plus tard d'un cancer.
Le débris d'incendie parlaient. Parole au mur ! Parole au phare ! Parole au pneu trois quart fondu !
La place Pinel était tranquille. Des enfants s'amusaient dans le kiosque et l'aire de jeux. On avait installé une scène pour un Carnaval masqué.
Voilà la vérité ! Il faut avoir peur. Ils nous ont mis le feu. Les grilles sont justifiées !
Je me souvenais de l'église du Musée des Ames du Purgatoire à Rome. Une chapelle y avait brûlé au début du vingtième siècle. Quand les flammes s'étaient éteintes, un visage du Diable était apparu sur le mur. Le Musée exposait une photo.
Je considérais des traînées de fumées, des bouts de briques piquetées qui émergeaient sous le crépi... C'était la viande de la maison, rouge et saignante. Je cherchais le visage du Diable.
Une amie, dans une ville lointaine, la veille, avait été tirée du lit par un incendie. Un appartement bourré de poubelles s'était enflammé. Les ordures avaient dégorgé par les fenêtres avec les flammes. Toute une folie avait dégringolé aux trottoirs. Et ça avait hurlé.
Place Pinel, je voyais seulement les vestiges d'un feu. Le ciel était calme. Mes jeunes femmes désiraient se rendre vers leurs soirées festives. Je reviendrais le lendemain photographier les traces. Je les photographierais plusieurs fois, jusqu'à leur disparition. Je désirais les voir vieillir. Je ne poserais aucune question. Je ne saurais pas ce que chacun devait avoir appris de cet incendie. Il resterait un phénomène en avant de moi. Ses traces, sans les discours, prouveraient juste qu'un événement s'était produit place Marius Pinel. J'admirais la beauté de ces déchets noirs par terre. Je me délectais de la chair du mur. Je goûtais la délicatesse des effets des fumées sur le crépi. Je me régalais que cet incendie pût être une preuve contre nos rires entre les grilles. Je me plaisais à ma mauvaise foi. J'aimais la présence, place Pinel, des Ames du Purgatoire. Il me semblait que tous les incendies habitaient cet incendie, et que la fin du monde apporterait aussi de la beauté.
Yves Le Pestipon |
21:41 dans
Place Pinel
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