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« La femme est l'avenir de l'Homme »

vendredi, 9 avril 2010

La femme est l'avenir de l'Homme

Rue de la Providence, à Toulouse, le jour de la mort de Jean Ferrat, je marchais.

Je ne me disais pas que je marchais rue de la Providence à Toulouse le jour de la mort de Jean Ferrat. Je marchais. La chose est sûre. Je traînais un cartable noir. La chose est également sûre. La lumière était médiocre. Je crois ce jugement recevable. Il était environ dix-huit heures. Il me semble que c'était bien là l'heure, mais mon témoignage, je l'avoue, est contestable. Je ne suis plus sûr. Je ne sais plus non plus quelle chemise je portais, ni quelles chaussettes. Je sais que je venais du Lycée Pierre de Fermat, mais je ne sais plus le jour. Etait-ce un jeudi, un vendredi, un mardi ? Seule une enquête le dirait. Elle le dirait à coup sûr, car je sais que cela se passait le jour de l'enterrement de Jean Ferrat. Je ne peux pas en douter.

Ce moment n'existe plus pour moi qu'en raison de cette date d'enterrement. J'ai oublié quel en était le jour, mais des documents existent. Ils me renseigneront, si j'enquête. Les faits, quant au nom du jour, seront établis.

La rue de La Providence est en pente. Je montais cette pente. Cette pente est rectiligne et ennuyeuse. Aucune des maisons de la rue de la Providence n'est belle, et il y a beaucoup de voitures garées le long des trottoirs très étroits, si bien que manque toute place pour l'aise du piéton. C'est un pensum que de monter la rue de la Providence. Je crois que personne au monde n'aime monter la rue de la Providence, sauf peut-être des amoureux, si leur amour habite au bout de cette rue. Moi, en tout cas, je n'étais pas, ce jour là, particulièrement heureux de monter la rue de la Providence.

Je la montais. J'étais à mi pente. Il m'est impossible de savoir ce que je pensais. Beaucoup d'événements sont arrivés depuis, et quelques uns même dans mon existence. Des bouts de mémoire se sont délabrés. Des sédiments ont déposé. Mon moment, ce jour là, dans ses détails, est aussi flou que le fond d'un fleuve. J'aperçois des formes. Je repère des mouvements, peut-être de gros poissons. Je ne vois presque rien.

De ce moment particulier, je me souviens. Rien ne me reste de la rue de la Providence, la veille, ou le lendemain. Des quantités de mes montées de la rue de la Providence me sont inacessibles. Je suppose qu'elles le sont plus encore pour autrui. Je ne crois pas que des détectives m'aient suivi tel ou tel jour montant la rue de la Providence, et aient noté mes mouvements. Je ne crois même pas que Dieu, s'il existe, et s'il a l'oeil, ait gardé en mémoire chacun de mes pas rue de la Providence, chaque jour où j'ai monté la rue de La Providence, et même chaque nuit. Je ne crois pas à la mémoire intégrale de Dieu. Je lui espère, s'il existe, des trous. Il ne pourrait pas être amour s'il n'était oublieux.

Je marchais rue de la Providence. J'étais presque au milieu de la rue de la Providence, et presque au milieu de la montée, quand on vient de la rue de la Gloire et que l'on se dirige vers l'ancienne rue de la petite Providence, qui s'appelle désormais, depuis la mort de ce héros, à la guerre, rue Eugène Lozes. Il a fallu qu'il soit fusillé pour que son nom s'affiche en lieu et place de la Petite Providence.

Je marchais. Je ne pensais absolument rien de tout cela. Je ne sais pas ce que je pensais, mais je ne pensais pas à la Providence, ni à Eugène Lozes, fusillé, je crois, après la rafle de l'Imprimerie des Frères Lyons. Je marchais. Je portais mon cartable. Je devais être las. J'avais sans doute envie de me retrouver dans mes fauteuils, parmi mes livres et mes tableaux, loin de la rue de la Providence que personne, je crois, n'aime monter.

C'est là que j'ai entendu Jean Ferrat. La voix de Jean Ferrat sortait par une fenêtre sur ma gauche, la fenêtre d'une petite maison Toulousaine. Je me suis dit : c'est l'enterrement de Jean Ferrat, Quelqu'un regarde la télévision, et ils montrent l'enterrement de Jean Ferrat. La voix de Jean Ferrat disait : La femme est l'avenir de l'homme.

Je sais que je pensais alors à Jacques Brel qui se moque, dans une de ses dernières chansons, de cette affirmation : la femme est l'avenir de l'homme. Je me souviens que j'avais beaucoup compris et beaucoup ri quand j'avais entendu la voix de Brel pour la première fois attaquer Ferrat, et, par lui, Aragon. Cela m'avait enchanté. Le chanteur de mes seize ans - Jean Ferrat - attaqué par le chanteur de mes dix-huit ans - Jacques Brel. Tout cela passait en moi, rue de la Providence, le jour de l'enterrement de Jean Ferrat, alors que je passais devant la fenêtre d'où sortait sa voix.

Je n'ai pu me retenir de tourner la tête, et de regarder cette fenêtre. Ce qui j'ai vu m'est aussi présent que ce j'ai entendu. Il y avait, dans cette fenêtre, une vieille feme, très vieille, qui chantait, avec la vraie voix de Jean Ferrat derrière elle : la femme est l'avenir de l'homme. Cette vieille chantait cela, toute à son acte, et sans me regarder. Elle était un portrait de Rembrandt, ou, peut-être, du tout dernier Frans Hals. Elle était terrible, chantant dans sa fenêtre, et seule, avec tout son visage ridé, les paroles de la voix qui se répandait derrière elle. Elle faisait peur. Elle chantait dans sa fenêtre, sans voir personne, avec toute sa vieille solitude, la femme est l'avenir de l'homme.

Je ne me suis pas arrêté. J'étais troublé. J'étais inquiété. J'ai presqué hâté le pas. Je ne crois pas que j'ai véritablement hâté le pas. J'aurais honte d'avoir hâté le pas, et qu'elle s'en fût aperçu. Je suis passé. La vieille femme chante derrière moi, la femme est l'avenir de l'homme. Je la vois dans la fenêtre, rue de la Providence et je l'entends. Ce moment existe. Je le dégorge. C'était rue de la Providence, le jour de l'enterrement de Jean Ferrat. Je marchais.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La femme est l'avenir de l'Homme 16:49 dans Coïncidences

1 commentaire est apparu (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le vendredi 23 avril 2010, à 21:54, Catrine [TypeKey Profile Page] écrivait :

    Rue de la providence les planchers des maisons ont des trous
    Les chaises sur les planchers ont des pieds
    De vieilles femmes assises sur des chaises portent des enfants assis sur leurs genoux
    les pieds s’enfoncent dans les trous
    Les vieilles femmes crient
    Les enfants pleurent

    Parfois une vieille femme se lève
    Et chante à la fenêtre
    Derrière l’enfant pleure

    Rue de la providence
    Des hommes marchent
    Des hommes traînent des cartables
    Des hommes montent la pente rectiligne et ennuyeuse
    Des hommes croisent des poissons
    Parfois un homme traîne un cartable en montant la pente rectiligne et ennuyeuse de la rue de la providence en croisant des poissons.
    Et parfois un homme entend un enfant
    Ou bien parfois un homme regarde une vieille femme chanter à la fenêtre
    Parfois, c’est les mêmes.
    Ça dépend des moments.
    Parfois Jacques Brel meurt ou Jean Ferrat

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