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« In absentia terrae »

mercredi, 23 juin 2010

In absentia terrae

D'Erythrée, je reçois ce message :

J'ai cru durant quelques semaines avoir pénétré dans un pays où nul sens n'advenait... Une terre dont on pouvait se dispenser, négligeable, dont la présence n'ajoutait rien au monde. Non pinélisable: voilà quel était le verdict; l'acte aurait immédiatement été englouti, n'aurait même pas eu lieu, par absence de lieu. Aujourd'hui j'ai été bien heureusement détrompé; l'Erythrée est incontestablement continuation du sol peu sûr de notre ici-bas. A ce titre, il me semble, éminemment pinélisable. Si vous m'en donnez donc l'autorisation, une tombe encore indéterminée du cimetière italien d'Asmara sera pinélisée in absentia terrae dimanche 27 juin dans la matinée. L'acte suivant pourrait être mené sur les hauteurs du monastère de Debre Bizen. Robin Beaumont.

Peut-on pinéliser in absentia terrae ?

La difficulté vaut bien qu'on la propose.

D'entrée, il ne faut pas se laisser séduire par la perspective d'une pinélisation de l'Erythrée. Le lieu attire. Comment résister au monastère de Debre Bizen ? Rimbaud n'a pas dédaigné promener par là ses semelles de vent... Les horizons lointains ont tant de prestige, surtout quand ils paraissent inaccessibles, qu'on leur céderait volontiers tout, même les principes. Ce matin, on me proposait la pinélisation de l'Australie. J'étais enchanté. Comment résister à l'Australie ? Et n'est-il pas plus difficile encore de résister à l'Erythrée qui semble, selon Robin Beaumont, éminemment pinélisable ? Méfiance donc.

Méfiance, mais pas défiance. Toute tentation n'est pas mauvaise. Si le Diable nous appâte souvent par des réalités désirables, notre salut passe parfois par des chairs délicieuses. Les voies du Seigneur n'ont pas dédaigné le corps de Madeleine ? Une ravissante pénnitente peut parfois beaucoup pour notre conversion. Saint Thomas et Saint François louent la sainteté de l'éclat du monde. S'il est juste d'examiner nos désirs, il est dangereux d'y renoncer toujours. Les chemins de l'Enfer sont parfois pavés de cristal. L'Erythrée n'est pas condamnable car désirable. La proposition de Robin Beaumont n'est pas mauvaise car tentante.

Voyons donc, lucidement, si l'on peut pinéliser in absentia terrae.

La question se pose. Elle nous est posée. Nombreux sont ceux par le monde qui voudraient avoir une doctrine claire.

La pinélisation, en effet, se définit comme l'installation, ritualisée, d'un peu de terre de la place Marius Pinel en un lieu du monde. Sans terre, elle paraît impossible. Certains verront donc volontiers en Robin Beaumont, s'il tente d'agir in absentia terrae, un hérésiarque à châtier. Ils le condamneront pour refus de la présence réelle. Ils verront en lui un prophète de néant. Ils rappelleront à la nécessité d'un sol sûr pour fonder les valeurs. Ils démontreront en chaire ou dans des tribunaux que la pinélisation sans terre mène à tout, et qu'on finira, l'acceptant, par des enfantements sans sperme, des embarquements pour Cythère sans Cythère, ou des sodomies sans anus.

N'est-il pas vrai cependant qu'en circonstances dramatiques, quand doit agir un exilé, démuni de toute terre, en un lieu, où nul pinélisateur ne fut, probablement ne sera avant longtemps, et puissamment pinélisable ? On a vu des chrétiens sans eau baptiser des mourants. L'Eglise catholique autorise, quand manquent absolument les prêtres, le premier venu à des sacrements d'urgence. On objectera que les membres de la Petite Eglise quand l'eau bénite leur manque, la dérobent dans les églises catholiques, tant est grand leur besoin d'eau bénite. Mais s'ils étaient au Sahara, ou en Erythrée, que feraient-ils ? Les pinélisateurs ne sauraient se montrer plus stricts que les catholiques. Face à la mort, au néant, au désert, et dans l'impuissance de tout autre moyen, la pinélisation sans terre est nécessaire.

Je la crois même utile, et féconde.

Qu'est-ce en effet que la terre de la place Pinel ? Le débat a été longuement mené. Il n'en est sorti aucune certitude, Chacun s'accorde à reconnaître la nature éminemment problématique de la définition de cette terre. La terre de la place Pinel tend, en effet, à être n'importe quelle terre. Chacun sait que les crottes de chiens, les semelles de vent (ou pas), les travaux de la municipalité, les vents du désert ou de l'océan, mêlent constamment la terre à la terre. La terre de la place Pinel est une merveille impure. Inversement, toute terre peut contenir un peu d'elle. Il est probable qu'en Erythrée, par l'effet des tempêtes, des passages de buffles, de traffics d'armes, par la médiation des avions, des chameaux, des voitures, et des caravaniers, la terre de la place Pinel est là. Ou ? Partout. N'importe où. La terre est solidaire de la terre. Pinéliser in absentia terrae, c'est se souvenir que la terre est dans la terre, que toute terre est dans toute la terre, et que nous, les vivants, nous sommes de cette terre, dont furent les vivants toujours de passage entre Pinel et non Pinel. C'est un acte réel d'humilité que de pinéliser sans terre. Celui-ci, grâce à Robin Beaumont, sera d'autant plus beau qu'il se fera dans un cimetière.

L'Italie rend pour moi cette action miraculeuse : nous savons depuis peu qu'en 1933 un mosaïste Italien, qui travaillait pour le Vatican, est venu de Paris, et des Etats-Unis, travailler au Kiosque de la place Pinel. La Pinélisation sans terre du cimetière italien d'Asmara est le beau rappel de la présence au monde de la totalité permanente de tout. Il est heureux que ce soit Robin, qui dérobe le sol trop sûr, pour multiplier parmi les pauvres le trésor vif de l'acte.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : In absentia terrae 21:45 dans Place Pinel

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