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vendredi, 11 juin 2010

Lecture rétroactive de La Fontaine : le cas d'un vers

Le Combat des Rats et des Belettes est une fable en vers de sept syllabes. Le premier, cependant, pose problème quand on l'aborde : comment doit-on le lire ? Diérèse ou pas diérèse ?

La nation des Belettes

Non plus que celle des Chats

Ne veut aucun bien aux Rats...

Quand je lis le premier vers sans avoir eu connaissance des suivants, je ne fais pas de diérèse à nation. Ce premier vers compte donc six syllabes. Mais quand j'ai lu l'ensemble de la fable, je dois, ou, du moins, je peux, faire retour sur ma lecture. J'aurais pu (ou dû) faire une diérèse : nat-ion.

La nati-ion des Belettes : heptasyllabe.

Ce n'est qu'en revenant sur ma lecture, depuis le texte entier, que je puis lire correctement le premier vers, et découvrir qu'il y a un problème. Je ne peux assurer ma lecture que par une lecture rétroactive.

Cette lecture à son tour m'interroge. N'y-a-t'il pas là un effet subtil de La Fontaine ? Le fabuliste ne tente-t-il pas d'indiquer qu'il y a quelque chose à penser, dans le cas particulier de cette fable et, en général, dans les Fables, de cette lecture qui doit se retourner ? Ce retournement du sens ne fait-il pas, en autre sens, sens ? Cette légère boyterie, quant au vers un peu boîteux qu'est l'hetpasyllabe, n'inquiète-t-elle pas le discours ?

Que dit cette fable ?

Elle raconte que les Rats, dans un grand combat, se font battre par les Belettes. Les petits Rats se cachent dans des trous et survivent. Les plus puissants, tout équipés de casques ornés, s'embarrassent dans leur fuite, et sont massacrés.

La fable en tire cette morale :

Les petits en toute affaire

Esquivent fort aisément

Les grands ne le peuvent faire.

La chose paraît claire. Voilà un discours sans ambiguïté. Aucune esquive ne paraît possible. Il n'y a rien d'autre à penser.

Notons cependant que cette morale procède par un coup de force visible : en toute affaire... La Fontaine part d'un cas et passe, sans précaution, à l'universel. Ne doit-on pas, sur ce point, quelque peu, interroger ?

Qui a vu ces jours-ci, en France, Charles Pasqua se faire exonérer de ses accusations tandis qu'au même moment, les tribunaux condamnaient force voleurs de mobylettes, peut questionner la vérité de cette morale. Qui a vu un jury d' Ecole Normale Supérieure, commettre de graves fautes dans un de ses sujets, et s'en exonérer, tout en corrigeant les moindes fautes des candidats, peut discuter La Fontaine. Qui sait comment les généraux de Louis XIV mouraient beaucoup moins que les simples soldats, peut méditer. François 1er ne s'est-il pas finalement tiré de la bataille de Pavie, où mourut sa piétaille ? Un regard au vaste monde, aux journaux, et, bien entendu, aux Fables, amène à faire retour sur cette morale. Voyons Le Singe et le Dauphin

Cette fable suit immédiatement le Combat des Rats et des Belettes.

Un Dauphin en mer sauve d'abord un Singe d'un naufrage en le prenant sur son dos. Très vite, tournant la tête, il s'aperçoit qu'il ne s'agit que d'une bête. Il le replonge, et va sauver un homme.

Grand malheur pour le Singe, ce magot.

Le Singe, en cette affaire, meurt, mais l'Homme trouve un sauveur. Mieux vaut être Homme que Singe quand on fait naufrage et qu'un Dauphin est de passage. En toute affaire, il faut considérer la fin. La Fable 7 du livre IV, quand on l'a lue, amène à faire retour sur la fable 6. Il est des affaires, où la morale de la fable 6 s'avère discutable. Quelque chose y boyte dirait Montaigne. Tant mieux : il faut réfléchir.

Est-il sûr que la bonne lecture du premier vers exige la diérèse ? Sans doute pas. L'hexasyllabe est possible. Pour être complet, on doit lire ce vers en faisant la diérèse, tout en sachant la possibilité de ne pas la faire. Le sens est en ce travail critique de la mesure. Il convient d'inquiéter la certitude que l'on a, soit par la diérèse soit par l'absence de diérèse. On pense, et l'on entend, chez La Fontaine par la perception de la possibilité autre.

La morale du Combat des Rats et des Belette, est-elle fausse ? Non. Elle a sa vérité intéressante. Mais la déconstruction qu'en suggère la lecture marine et mouvante qui suit, et le retour subtil du Dauphin lui prêtent sens plus intéressants : cette morale de la force des faibles procède par un coup de force, certes, discret, et qui permet une esquive. L'art de La Fontaine est de faire voir, par le dos du Dauphin - ce frêle esquif - en cette affaire, que le retardement à lire peut nous sauver, en toute amitié, du combat meurtrier des vérités qu'on croit trop vite.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Lecture rétroactive de La Fontaine :  le cas d'un vers 6:54 dans La Fontaine

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