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« La Caune du Beurre »

mardi, 6 juillet 2010

La Caune du Beurre

La Caune du Beurre était pour moi un point sur la carte tout près de Fonjoncouse.

J'avais interrogé Juste Castillo, l'érudit local. Il ne savait rien. J'avais interrogé Flore Iborra, poètesse de Fonjoncouse, elle ne connaissait pas. Plus tard, en montant à l'Ermitage de Saint Victor, j'ai interrogé le maire du village et un de ses compagnons : la Caune du Beurre leur était inconnue.

Quand sur la carte j'ai lu ce nom, Caune du Beurre, je l'ai mis en bouche :

Caune du Beurre.

La poésie est aux noms réels. J'appelle noms réels ceux qui portent des choses et qui passent de bouche en bouche. J'appelle noms réels les noms qui voilent et montrent leur origine. J'appelle noms réels les noms qui ont souvent travaillé dans la langue. Ces noms sont des choses. Les poètes se reconnaissent à ce qu'ils les pratiquent, hors noms officiellement poétiques. Rabelais est un poète. Victor Hugo est un poète. Samuel Beckett est un poète. Bernard Noël, bien entendu, n'est pas un poète. Les noms réels peuvent être antiques ou en fleurs. La vieillesse ne fait pas leur fraîcheur. La nouveauté ne leur suffit jamais. Tout nom peut être réel. Tout nom réel peut devenir leurre. Les communicateurs et les faux poètes font du frelat avec la chair. La Caune du Beurre est une alliance interminable de lettres, de sons, de sèmes, et de souvenirs. Qu'on la goûte, qu'on l'écoute, qu'on en éprouve le con ! Qu'on s'en tartine !

Nous avons dit Caune du Beurre, devant l'autel de l'Eglise de Fontjoncouse, sous la voûte. Nous avons lancé ce nom dans les sentiers. Nous l'avons écouté comme un Ptyx au creux de notre désir. Puis, nous nous sommes élancés, toute la Rencontre des Bouches, à travers les buissons en quête de cette Caune.

Cela n'allait pas de soi.

Sur le plateau nous manquions de repères. La garrigue était haute. La chaleur était puissante. En face de nous, très loin dans la brume orageuse, l'Ermitage de Saint Victor, cependant, nous donnait une ligne.

Le Pasteur Jean-Pierre Nizet s'est enfoncé. Guillaume et moi suivions une autre piste. Des femmes nombreuses franchissaient les romarins. Alain Moulis progressait avec détermination. Nous avancions sur le plateau, en ignorant tout de la Caune du Beurre, hors son nom.

Caune du Beurre, je sais ton nom, et je marche vers toi !

J'imaginais un gros trou dans une faille. Peut-être un abri sous roche.

Caune du Beurre, Caune du Beure, ce nom portait en avant, avec l'idiotie nécessaire au mouvement.

Je crois que la Poésie est en avant. Elle ne se tient pas aux arrières nostalgiques, aux mélancolies récuites, aux mémoires. Les poètes marchent vers l'Ermitage de Saint Victor, sous le soleil, à travers les buissons, tous au désir de la Caune du Beurre.

Ils marchent ensemble. La poésie n'est pas faite par un, mais par tous.

Elle est une idiotie active qui rit d'elle au soleil quand elle invente l'horizon. Pas de mélancolie : l'élan vif aux buissons traversés vers l'obscur tendre.

Telle est la considération qui nous convient, à nous marcheurs vers la Caune du Beurre.

Nous ne sommes pas des spéléologues. Nous ne sommes pas des archéologues, des géographes, des historiens, des géologues, des botanistes, ou des inspecteurs de chauves-souris. Nous sommes simultanément tout, et nous marchons vers l'évidence adorable.

Le Pasteur Jean-Pierre Nizet, ardent aux avants, a rencontré au fond d'un vaste creux, dans les romarins et les épineux, la Caune du Beurre, voûte de fraîcheur sous le plateau solaire. Nous nous y sommes rassemblés. Nous y avons mangé parmi l'odeur énorme d'un camembert que Claude avait amené. Nous avons rêvé dans le fromage.

Bruno Riboulot gravait les deux premières lettres de Léocadie, la Sainte de Tolède et de Fontjoncouse, et nous avons entonné : . En cet acte de son par tous et de gravure par un seul, nous avons senti que nous cheminions au beurre entre lait et fromage, et que notre chemin était de Bergers.

Nous avons ri.

Le lendemain, parlant avec le Maire et des hommes de Fontjoncouse, j'ai compris que la Caune n'existait apparemment pour personne. Nous avons pourtant mangé derrière le mur que d'anciens bergers ont construit dans cette grotte. Nous avons senti des restes préhistoriques sous les mètres de gravats. Nous avons respiré le fromage, et nous avons inscrit .

Puis nous sommes partis, avec le Passage, roman de Giscard dans notre sac.

D'autres pénétrations aveyronnaises nous ont entraînés vers les terres rouges, l'incendie, la chaleur énorme, et la rivière Aussou.

La Caune du Beurre fut le Ptyx partagé de midi. Elle est le trou réel que nul ne voit, sauf les bergers.

Nous menons par elle au monde le troupeau de nos étonnements.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La Caune du Beurre 9:27 dans

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