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« La pinélisation de l'Australie : un échec ? »

vendredi, 30 juillet 2010

La pinélisation de l'Australie : un échec ?

De Sydney, je reçois ce message :

Je suis bien arrivé à Sydney avec trois pots de sable de la place Pinel, mais on me les a confisqués aux douanes: interdiction formelle d'apporter de la terre étrangère sur le sol australien. La "gentillesse" du douanier m'a évité une amende de 222 dollars australiens. Le sable Pinel finira ses jours dans les égoûts de l'aéroport de Sydney.

A suivre, averti pour un prochain voyage.

Signé : Ludovic Bonilla.

Ce message permet un constat : la terre ne passe pas sur toute la Terre. Déjà, j'avais été arrêté à l'aéroport de Carcassonne pour port de terre suspecte vers l'Irlande. A Détroit, ma valise a été scrupuleusement inspectée, mais l'inspecteur polonais a bien voulu fermer les yeux, et la pinélisation de l'Ohio a pu s'accomplir. Candie Sanderson, à Philadelphie, a subi l'examen attentif de douaniers, qui l'ont traitée de Dirt Girl, mais ils ont laissé passer la terre, et la pinélisation de la Californie a pu réussir. La terre de la place Pinel, comme, sans doute, toute terre, est devenue suspecte. Dès lors que montent les exigences d'hygiène et de sécurité, dès lors que la peur grandit, on se défie même des poussières. L'Etat moderne crée cet effroi, qu'il parasite.

De très grands vents sur toute face de ce monde seront un jour contrôlés par des douaniers. Il me paraît étonnant que l'on tolère encore le transport d'excréments dans des ventres, ou même de sang dans des coeurs, ou même de coeurs... Arrachez votre coeur pour passer ma frontière ! Tombez vos organes avant d'entrer dans mon pays peureux ! Qu'on abandonne chez soi tripes et foie, reins puants et cerveau douteux. Pour la sûreté de tous, mieux vaut voyager sans viande.

Je savais l'Australie rétive à toute importation d'impuretés. Je suis heureux d'apprendre précisément que la terre de la place Pinel pourrait coûter 222 dollars à son importateur. C'est beaucoup et c'est peu. Ridiculement peu quand on songe aux dommages possibles : Une once de terre peut contenir, venant, par exemple de la crotte d'un chien ou du poil d'une jolie promeneuse, un germe mortel. Deux cent vingt deux dollars ne rembourseront pas les frais de l'épidémie provoquée.

Ludovic Bonilla a couru un risque limité, mais réel. Je le félicite pour son esprit d'aventure. S'il n'a pas, à l'aéroport de Sydney, franchi les portes d'ivoire et de corne, il y a fait parler du réel. La loi s'est avancée vers lui, l'a menacé, mais un douanier gentil a su interpétrer, fermer les yeux, passer outre... Une impure humanité parlante s'est injectée, lors de l'apparition de la terre, dans la volonté de pureté. Ludovic Bonilla, en s'appuyant sur la tradition des pinélisations, a provoqué un phénomène politique. Je l'appelerais, au double sens du mot, et sans théâtre, une performance.

Une question se pose alors : la pinélisation de l'Australie a-t-elle réussi ?

Ludovic Bonilla n'a certes pas pu poser un peu de terre de la place Pinel en un lieu australien choisi par lui. Il n'a pas pu proclamer, en déposant cette terre, le nom de Marius Pinel. Le rite n'a pas été accompli. De ce point de vue, les forces étatiques ont pu faire obstacle à la pinélisation.

D'un autre point de vue, on peut se demander ce que l'Etat australien a fait de la terre de la place Pinel. Je n'ai observé, depuis quelques jours, au dessus du Kiosque, aucun avion larguant les trois petits pots. La police australienne n'a même pas expulsé Ludovic Bonilla avec ses pots. On peut douter qu'elle ait expédié la terre dans un pays, même deshérité. L'Australie ne saurait rejeter n'importe tout un déchet suspect. Quant à la rejeter à la mer, ce serait contredire au combat contre la pollution, et fâcher les voisins du Pacifique. Il y a donc fort à parier que la terre est restée en Australie. Faut-il supposer qu'on l'ait jetée dans quelque égoût de l'aéroport ? Faut-il au contraire imaginer qu'on l'ait incinéré dans un four crématoire pour terre douteuse ? Le douanier, gentil, ne l'a-t-il pas subtilisé pour sa consommation personnelle ? Peut-être dispose-t-il de quelque ferme dans le bush, qu'il rêve, depuis longtemps, de pinéliser ? A moins de supposer qu'il ait revendu cette terre à des trafiquants de Sydney, puis de Melbourne, qui l'ont eux-mêmes revendue à des compatriotes avides de pinéliser ?

Un jour, en France, un jeune australien m'affirmait que mourir en Europe lui paraissait désirable. En effet, soutenait-il, en Australie, nous manquons de morts pour nous accueillir dans la terre. Je crois volontiers que de nombreux australiens, privés du bien mourir, comme me l'expliquait ce jeune homme, sont avides de terre Pinel avec ses déchets de crotte mal formée, ses reliques de la bataille du dix avril 1814, ses grains de tradition républicaine, ses innombrables coups de bêche dans les jardins voisins, ses humeurs de cadavres ayant pourri dans le quartier, ses multiples travaux de lombrics. La terre de la place Pinel pourrait bien faciliter leur mort. Je tiens donc pour probable que le gentil douanier est un voleur, usant de son uniforme, pour dérober un peu de terre Pinel, à seule fin de vendre à ses compatriotes la pourriture nécessaire pour bien mourir.

Quo

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La pinélisation de l'Australie : un échec ? 14:14 dans Place Pinel

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