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jeudi, 1 juillet 2010
Laurent Cros, un écrivain mallarméen du XVIIème siècle 2
De Laurent Cros, je sais ce que je lis sur le bénitier en marbre rouge de l'Ermitage de Saint Ferréol. Laurent Cros ne parle pas. Il ne s'annonce pas à la première personne. Il ne dit pas je. Il n'institue pas sur la pierre une écriture autobiographique. Paraissent seulement son nom, son origine, quelques faits essentiels de sa vie, des dates. Laurent Cros ne se raconte pas. Il pose devant nous, à la périphérie du bénitier, et sans que nous puissions lire le texte entier d'un seul point de vue, quelques lettres qui le présentent. Il nous faut tourner pour comprendre ce texte de circonstance, mais jamais nous ne lui faisons face. Nous tournons et le texte se forme. Nous tournons et le texte disparaît. Nous tournons, nous nous souvenons, nous imaginons. Notre lecture est un voyage. Elle est une méditation. Elle est en avant et arrière. Cette poésie d'action nous demande notre corps, c'est-à-dire nos pieds, notre cou, toute notre tête, et du désir.
Laurent Cros n'a pas choisi de placer son texte sur une plaque de marbre que nous lirions, comme des statues. Il nous entraîne à la rotation autour de l'eau bénite pour découvrir qu'il a quitté le Rousillon, et plus exactement, Ilhes, puis qu'il est revenu devenir ermite à Saint Ferréol. Nous devons tourner pour lire, à notre tour, son tour, et les siècles qui passent n'y changent rien. Il faut tourner. Nous tournons pour lire. Il faut perdre la vue des lettres pour trouver le sens entier. Il convient que les mots manquent pour que s'entende la parole.
L'affiche, cependant, qu'on peut lire aujourd'hui dans le bénitier, transforme l'oeuvre. C'est par elle que j'ai vu les lettres, mais, si je m'en réjouis, comme d'un professeur qui m'a fait rencontrer une oeuvre rare, je me désole d'avoir perdu le vierge, l'éclat surgissant, et, sutout, la perte. Laurens Cros n'avait pas prévu l'affiche. Il croyait, sans doute, que le bénitier contiendrait toujours de l'eau bénite, et que de rares individus, nombreux aux siècles des siècles, en accomplissant leur geste dévot, surprendraient ses lettres. Il se désirait pris dans leur mouvement vers Dieu. L'affiche en étalant le texte, en le rendant manifeste, détruit une bonne part de l'effet de l'oeuvre. On peut cependant savoir gré à ses auteurs de leur dispositif léger : ils ont pris acte de la disparition de l'eau bénite. Ils ont voulu montrer l'inscription. Ils ont agi en individus modernes, conscients de l'être, pleins de bonne volonté, destructifs malgré eux pour vouloir voir et faire foir. Je poursuis leur oeuvre en divulguant sur internet, par l'Astrée, que peu de gens fréquentent, le geste d'écriture de Laurent Cros. Je voudrais me taire. Je ne le puis. Le geste de l'ermite et la dispariton de l'eau bénite, qui symbolise notre temps, m'appellent au commentaire. Je suis, avec tous les modernes, livré aux circonstances que Laurent Cros savait encore recueillir.
Son texte dit peu de choses. Il n'informe pas quant aux détails de la capture. Aucune précision n'est donnée sur la nature de la captivité à Constantinople. Pas un mot pour décrire la ville. Aucun pittoresque. Aucune histoire de sérail. Immpossible de savoir si Laurent Cros a connu le corps des femmes au bord du Bosphore. Nous ignorons pourquoi et comment il a été libéré. Nous savons seulement qu'il est resté quarante quatre ans à Constantinople. Etait-il trop vieux pour servir encore ? Quelqu'un a-t-il payé une rançon ? S'est-il évadé ? Laurens Cros n'a pas fait graver son voyage de retour. Il se refuse à nous dire quelles villes ou quelles mers il a traversées, comment lui est venue la résolution d'être ermite. Laurent Cros est un classique, qui conduit la litote vers un extrême. Il aime, comme Phèdre et comme La Fontaine, la briéveté, et il sait, comme Pascal, que le moi est haïssable. Il nous épargne la fatigue des longs romans, que dénonce Borges. Il nous propose une machine célibataire pour rêver. Il nous invite à la caresser de nos mains et de nos songes pour nous fiancer en un poème. Il nous donne quelque chose à penser et à vivre par le vide et la conque rouge veinée de blanc. Il est difficile d'être, comme lui, plus concentré et plus périphérique. Son centre est en l'eau bénite, nulle part, et sa circonférence, c'est nous-mêmes qui marchons, imaginons, écrivons sur la toile, partout...
A suivre
Yves Le Pestipon |
12:43 dans
Littérature
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