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« Les aventures d'une relique : Sainte Léocadie »

mercredi, 7 juillet 2010

Les aventures d'une relique : Sainte Léocadie

Sainte Léocadie est la sainte de Tolède.

Sainte Léocadie était une jeune femme merveilleusement dévote. Quand le proconsul Dacien l'apprit, il l'interrogea, constata sa ferveur, et la fit fouetter comme une esclave. Cela ne troubla pas Léocadie. Au fond de sa prison, elle multiplia les démonstrations de foi. Quand on l'informa que Dacien torturait et tuait tous les chrétiens de la région de Tolède, elle demanda à Dieu de l'arracher à ce monde terrible. Ce que fit Dieu. Léocadie mourut en baisant une Croix quelle avait miraculeusement gravée sur la pierre avec son doigt.

Les Païens mécontents jetèrent son corps par dessus les remparts, vers des chiens et des corbeaux, mais de pieux chrétiens l'ensevelirent. On construisit une église sur son tombeau.

Quand arrivèrent les Sarrasins, quelques siècles plus tard, commencèrent les aventures de ses reliques. Une partie fut transportée dans le Hainaut vers Mons, où elle resta jusqu'au XVIème siècle quand Philippe II la fit revenir à Tolède. Cette partie, pour l'essentiel, y demeure.

L'autre partie fut emmenée à Soissons, puis à Vic sur Aisne, mais en 1219, des voleurs la prirent et la jetèrent dans l'Aisne. Gautier de Coincy la retrouva cinq jours plus tard. Il planta une croix au bord de la rivière et de nombreux miracles se produisirent. En 1590, les protestants de Henri IV s'emparèrent de la châsse contenant les reliques, la fracassèrent, et jetèrent les os à terre pour les brûler. Un certain Claude de Lépine (dont le nom est l'anagramme de Pinel), s'empara furtivement des os et les sauva.

Ce lot de reliques fut transporté en 18O5 dans l'église de Haramont, où on le voit. Il y a là beaucoup d'os de Sainte Léocadie, et même sa tête, à l'exception de la mâchoire inférieure et de quelques dents qui ont été rendues à Vic sur Aisne.

Au début du troisième millénaire, les reliques de Sainte Léocadie se répartissaient donc entre Tolède, Haramont, et Vic sur Aisne. Or, depuis 2004, un os de Sainte Léocadie est visible à Fontjoncouse dans l'Aude.

La Rencontre des Bouches 2010 l'a ostenté, présenté à la terre de la place Pinel, et salué comme il se doit. Bruno Riboulot a gravé le nom de Léocadie dans des rochers autour de Fontjoncouse.

Cela a entraîné quelques miracles, une critique protestante, un coup d'oeil médical.

Le transfert d'une relique de Sainte Léocadie de Tolède dans l'église de Fontjoncouse, en 2004, est un événement considérable de l'histoire européeenne contemporaine. Il est rare, en effet, que l'on transfère des reliques au vingt-et-unième siècle. Il est significatif qu'on l'ait fait. Il est désormais remarquable que Sainte Léocadie, dont une partie du corps a été sauvé par Claude Lépine, ait rencontré la terre de la place Pinel.

Insistons. Précisons. Tout poème est une nouveauté de mémoire. Tout miracle est un poème.

Le transfert de la relique à Fontjoncouse résulte des travaux du professeur Jacques Michaud, de la faculté de droit de Montpellier et membre éminent de la Fraternité Jacquaire de Septimanie. Ce savant a pu établir que le village de Fonjoncouse a été fondé en 793 par Jean L'Hispani et ses compagnons, une poignée de Wisigoths de Tolède, liés à l'empereur Charlemagne.

Un certain Ombolat, prêtre tolédan de rite chrétien, y aurait fondé l'église Sainte Léocadie en 794.

Voilà pourquoi, le 7 août 2004, en présence du maire de Tolède Don Jose Molina Garcia accompagné de nombreuses personnalités, la commune de Fontjoncouse reçut une relique de Sainte Léocadie, qui aurait été extraite du tombeau de la Sainte, fermée, m'a-t-on dit, pendant dix siècles...

Ainsi s'affiche discrètement à Fontjoncouse le souvenir de la Septimanie, cette partie de La Gaule, qui est restée le plus longtemps liée au royaume wisigothique de Tolède. S'incarne, dans un os manifeste, le rêve septimanien de Georges Frêche, actuel Président de la Région Languedoc-Roussillon et collègue universitaire du professeur Jacques Michaud.

Dès que je sus les premiers mots de cette histoire, je désirai cette relique. Toute relique est un concentré possiblement effervescent de paroles. L'action poétique passe par les reliques, qui sont une gloire antiphilosophique du catholicisme. C'est par les reliques qu'il se maintient, contre l'esprit d'ironie, dans les vieux mystères, où travaillent l'inconscient et le poème.

Selon moi, la Rencontre des Bouches devait rencontrer cette relique et s'en élancer, car elle y trouverait force et sens. Ainsi, nous échapperions au spectacle, qui menace toujours, et spécialement au récital de poèmes, cet ennuyeux théâtre des vanités. De plus, nous mêlerions notre pratique moderne de la terre de la place Pinel avec l'ancienne pratique de l'ostention des reliques.

Ce n'est pas que la terre de la place Pinel, quand nous la déployons dans le monde, soit précisément dans la tradition de l'action catholique avec les reliques, mais une filiation est incontestable, et elle remonte, par l'Eglise, aux transferts de terres ou de poussières, telles qu'on les devine aux époques néolithiques, dans l'Enéide, ou dans la Bible. On ne saurait pinéliser sans le sentiment du sacré. Tout sentiment du sacré se développe par le rite, la mémoire en acte par des gestes simple de dispersion et de concentration, dont la pinélisation est un exemple. Certes, les pinélisateurs ne sont pas des catholiques, ou ne le sont pas nécessairement, mais ils maintiennent ce que les catholiques maintiennent : le déploiement régulier de la présence réelle par la concentration en quelque matière d'une force spirituelle efficace. S'ils insistent, contrairement aux catholiques, sur l'anagramme fondamental entre Vidum et Divum, ils ne répugnent pas au nom de Dieu, qu'ils évitent cependant, comme les juifs : ils savent que ce nom doit manquer à leur bouche pour que se vive pleinement la présence. Toute poésie, pour eux, exige la conscience d'un manque respecté dans la langue. Toute parole en chair réelle s'instaure par une langue arrachée. Les reliques, où manque la viande, tiennent le même discours : elles parlent charnellement par la mort.

Grâce à Flore Iborra et aux conseils de Juste Castillo, j'ai pu obtenir la venue de la relique de Sainte Léocadie dans l'église de Fontjoncouse.

Vers onze du matin, le samedi deux juillet, quand s'assemblaient les forces de la Rencontre des Bouches, après avoir annoncé les intentions des deux journées, avec le pasteur Jean-Pierre Nizet et Sébastien Lespinasse, j'ai pu présenter à la communauté qui s'apprêtait au soleil, la croix d'argent contenant ce que les tolédans avaient offert à Fontjoncouse. J'ai pu dire, en quelques mots, l'histoire de la relique, et nous avons entonné sous les voûtes les noms de Léocadie et de Marius Pinel. L'idée m'est immédiatement venue de demander à Bruno Riboulot, selon la tradition des années précédentes, de graver en trois lieux de la Marche les lettres de Léocadie, d'abord , puis Oc, puis Adie.

C'est ce qu'il fit en deux jours. fut gravé dans la Caune du Beurre, et chacun d'entre nous comprit, en entonnant, ce , que nous parlions, sans l'avoir su d'abord du Lait.

Oc fut gravé sous le pont de l'Aussou, et nous comprîmes en voyant ces deux lettres que nous disions oui en occitan, ce qui déploya en corps heureux, comme dans l'eau, notre mémoire.

Adie fut gravé aux derniers moments de la Rencontre, dans la grotte voisine du Pont, et nous comprîmes en voyant ces quatre lettres, que nous formions Adieu.

Le miracle consiste en la découverte sensible du sens inattendu soudain visible aux lettres. Il n'y a pas de miracle sans choc herméneutique. Quand les lettres se font de feu, bouleversés, nous sentons l'être. L'effroi et la jouissance sont notre seul sol. Nous devenons des anges. A Fontjoncouse, la gravure fut la condition de ce jaillissement.

Le burin de Bruno Riboulot dispersa le nom de Léocadie en deux grottes et sous un pont, comme l'histoire européenne - ce que nous ignorions alors - avait dispersé ses reliques sur d'immenses territoires. Cette dispersion fit apparaître les vertus multiples de ce nom Léocadie : nous découvrions le lait, substance première de nos vies, et matière céleste de la Voie. Nous découvrions la présence du oui, et de l'Occitanie, où chacun de nos pas grave la langue dans les pierres. Nous découvrions l'abandon confiant à Dieu dans l'adieu nécessaire qui clôt toute rencontre. Nous découvrions la parole de la Sainte, au corps virginal, qui sut dire oui à Dieu, par la gravure de son nom dans les pierres. Or, la légende, que nous n'avions pas encore lue, raconte qu'une croix fut miraculeusemet gravée dans la pierre par son doigt...

Au premier moment de la Rencontre, dans l'Eglise de Fonjoncouse, j'avais suggéré la présence du Lion (Léo) et de la chute dans le nom de Léocadie. Cette imagination étymologique me plaisait. Je sais maintenant que cette vision, dont je ne regrette rien, doit laisser place à l'île grecque de Leukade, île de la blancheur, dont le nom m'évoque Nausicaa aux bras blancs, et le lait. J'aime que Léocadie figure un transfert de lieu, que ce nom porte le voyage en mémoire, comme toute métaphore. J'aime qu'il soit une rencontre des lieux en la bouche. Tel est pour moi une la Rencontre des Bouches, métaphore sans rhétorique dans le pays présent.

Nous peuplons le lieu d'un nom, qui se peuple du lieu, et devient non loin de nous, en nous liant de religion sans dogme, le lion réel par qui nous tombons amoureux de notre chute, la présence au monde.

Le déploiement de Léocadie est la relique vive d'une poésie concrète, dont je rends grâce à Bruno Riboulot de l'effectuer par son burin. Tel est l'art exact du secret partagé dans le rite de nos pas qui sont des oui.

La relique présentée dans l'Eglise de Fontjoncouse produisit un effet critique. Sans critique, nous risquons l'idolâtrie. Sans rire énorme, la magie menace. Or, la poésie n'est pas une magie et elle récuse l'idolâtrie. Elle porte en elle le rire énorme, dont Hugo parle, avec Rabelais, et qui est un des gouffres de l'esprit. La poésie, quand elle n'est pas rhétorique ou bêlement nostalgique, rompt les liens louches et ouvre en actes divers à l'infini. Elle est un emploi critique, donc rieur, de la magie et des idôles, dont elle ne doute pas, mais qu'elle explose, comme l'alphabet de Rimbaud. L'éclatement sacral du nom de Léocadie sur les rochers se fit sérieusement au rire initié par Jean-Pierre Nizet, exact calviniste, pasteur de l'Eglise Reformée de France. Toute notre rite s'anima de l'éclat fécond de son rire.

A peine notre Pasteur eût-il présenté la relique à l'Assemblée et à la terre de la place Pinel, il l'examina, et produisit vers moi un discours sceptique. L'os, dont Juste Castillo, m'avait dit qu'un expert le prétendait un morceau de voûte palatale, de laquelle pointaient deux très jeunes dents, lui semblait suspect. Il ne voyait pas de possibilité qu'il fût un morceau de crâne. La gérontologue officielle de la Rencontre des Bouches se pencha sur la châsse. Le crâne en plastique de Pierre Roger de Bousignac fut apporté par Béatrice. Une docte assemblée se constitua. Le doute prit. Le Pasteur tonna contre les reliques. La gérontologue rassembla ses souvenirs d'anatomie. Elle parla d'un professeur Zamit auquel elle pourait confier le soin d'examiner la chose. Elle évoqua la possibilité d'un os rectal. Certains, dont moi, pensèrent qu'on était en présence d'un bout du cul de Sainte Léocadie. On se demanda si les tolédans ne s'étaient pas moqués des fontjoncoujois, ou si les tolédans ne s'étaient pas eux-mêmes abusés. Quels os traînaient dans le tombeau de Sainte Léocadie ? Le calviniste persiflait. La médecine expertisait. Le crâne en plastique passait de main en main. On se penchait. On débattait. On colloquait. Béatrice s'agitait. Nous étions en pleine Renaissance.

Nous avons marché dans la foi, le doute, la chaleur, et le rire par les chemins de romarin.

Il est possible que les restes de la voûte palatale de Sainte Léocadie soient dans L'Aisne. Il est possible que le reliquaire de Fontjoncouse contienne un os de cul. Je n'en sais rien : cet os sacral me convient.

Il y a de l'os vieux dans la croix. On peut y croire. L'éclatement grave au rire nous a permis de construire, en deux jours, un poème, c'est-à-dire un chemin de miracles, contre les liens et par les liens, contre les gravités et par la gravité, contre le rêve septimane et par ce rêve. Chacun peut voir, s'il les cherche, les lettres, entonner les sons, jouer indéfiniment dans les grottes et sous le pont de l'Aussou. Chacun peut incarner la Rencontre des Bouches.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Les aventures d'une relique : Sainte Léocadie 8:13 dans L'Astrée

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