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« La poubelle dont je rêve »

jeudi, 29 mars 2012

La poubelle dont je rêve

Parfois je rêve de trouver la bonne poubelle.

J'ai trouvé dans ma vie beaucoup de poubelles sans importance. J'en ai trouvé de médiocres. Il m'est arrivé d'en trouver de remarquables, et dont je me souviendrai toute ma vie consciente.

J'ai découvert à Marseille dans une poubelle les centaines de diapos des voyages d'un homme mort. J'ai trouvé les lettres d'amour d'une femme d'un militaire des Landes à un présentateur de radio. J'ai trouvé cinquante cartouches d'encre bleue vidées par Alexandre Grothendieck. Un Winnie sur une poubelle, quand j'ai pressé son ventre, m'a dit : veux-tu m'emmener faire une balade ? Des visages de Papes ont jailli d'un bac bleu. J'ai rencontré un poisson rouge clignotant parmi des emballages. Je me souviens d'une poupée, d'un Christ, d'un empilement de cassettes pornographiques, qui aboutissaient à Baby man. Il y a eu de longues soirées sans rien. Et puis soudain, des chaussures somptueuses de femmes abandonnées dans une poubelle à l'entrée d'un cimetière. C'étaient visiblement les restes du bal des mortes.

Je désire cependant la bonne poubelle.

La bonne poubelle ne m'exciterait pas, ne m'étonnerait pas. Elle m'émerveillerait et m'arracherait à moi-même parce qu'elle me contiendrait tout entier mais hors.

Parmi les restes, je cherche mon corps dans les poubelles. C'est vraiment de viande humaine qu'il s'agit, de la mienne, entrelardée de rêve et de volcans. Il m'est arrivé de rencontrer dans une poubelle le visage d'un ami. Il était imprimé sur un petit journal abandonné. J'ai pu lire des phrases que j'aurais pu écrire. Parfois, j'ai trouvé, vulgairement, devant chez moi, mes propres phrases.

Ce n'est pas moi que je cherche dans les poubelles. Je m'intéresse peu. Juste pour la pose. Par ennui. On est narcissique faute de meilleur poison. Cependant l'étrangeté de mon corps me trouble. Mon intimité dégorge devant moi comme une grosse source dont je ne sais guère. Je suppose qu'il en va de même pour chacun. J'espère donc rencontrer dans quelque poubelle, un jour, devant une villa coquette, ou en bas d'un immeuble, un tel dégorgement d'autrui, qui pourrait être mon corps en somme ou par soustraction, mon corps transfiguré par les déchets, livré au purgatoire des bacs, prêt aux bennes, transitoire, démembré, offert, sensible, tremblant d'étonnement d'être moi, sans l'être, puisqu'offert à la contemplation de mon visage penché, comme vers un puits, sur son tas.

La bonne poubelle serait pleine et vide, tel le ciel. Elle serait toutes les étoiles formant des figures dont je saurais le provisoire et la perfection. Je découvrirais le zodiaque dans l'émerveillement absolu d'être là quand je n'y suis pour rien. Je m'y reconnaîtrais au chaos toujours reformulé des choses.

La bonne poubelle serait ce poème.

Tout poème n'est pas une bonne poubelle. Qu'on ne s'y trompe pas.

Il faut à la bonne poubelle la profondeur d'une évidence secrète. Il lui faut la hauteur d'un trou noir de toutes les couleurs. Intime infini, elle doit encore se respirer, faire respirer. Elle est un souffle qui appelle.

Toute poubelle est en tout lieu une utopie commune, soit une tombe de passage. La bonne poubelle est l'utopie.

Je ne peux demander où elle se trouve. Les chemins des poubelles et des poèmes ne sont jamais sur les cartes. Il n'y a personne qui sache où est la bonne poubelle. On ignore où se trouve le bon poème, même quand on l'a composé, même quand on le connaît de tout son coeur, même quand on l'a dit sous les ventres et pour les tunnels. Les troubadours trouvent le lieu qui ne se trouve pas. La bonne poubelle est en corps au delà.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La poubelle dont je rêve 18:38 dans Méthodes

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