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« Le bruit du monde place Marius Pinel »

mercredi, 28 mars 2012

Le bruit du monde place Marius Pinel

On croit parfois que la place Marius Pinel est au centre du monde. Depuis de nombreuses années, je combats cette erreur. Pourquoi y aurait-il un tel centre ? Et pourquoi place Pinel ?

L'actualité paraît donner raison aux tenants de cette hérésie. Tout tend à leur faire croire qu'il est un monde - un seul - puisque tout semble connecté. Il y aurait donc un centre du monde. Comme ils me voient souvent place Pinel, et qu'ils constatent la puissance de son kiosque, ils en concluent qu'elle est le centre. Ils prétendent que je le professe. Certains, croyant m'être fidèles, répandent cette erreur.

Je crains que l'actualité ne leur donne des munitions.

Vendredi dernier, vers 11 heures trente quatre, j'étais place Pinel dans le kiosque, et j'écoutais le bruit de la fusillade qui mettait fin au séjour terrestre d’un homme.

Cet homme habitait près de la place Pinel. Il assassinait des enfants de l'autre côté de la colline Jolimont. Il planifiait là des attaques contre des militaires. Il élaborait sa rage au voisinage du kiosque dont es effets sonores me font indéfiniment méditer, et qui fut inauguré l’année où Hitler parvint au pouvoir et King Kong à la célébrité.

Dans le kiosque, vendredi dernier, le bruit fait par la mort d'un homme produisait des résonances. Il en produisait aussi dans mon crâne. Je sentais que mon crâne était dans le kiosque, que le kiosque était dans la place, que la place était dans le monde, et que le monde, à cet instant, paraissait fait pour aboutir à cette fusillade.

La lumière était intacte. Les tilleuls ne bougeaient pas. L'aire de jeux pour enfants, surmontée de sa chouette en plastique, ne s'arrachait pas au sol. Tout était suspendu néanmoins. Les passants renonçaient à passer. Les rares chiens me paraissaient plus méditatifs qu'à l'ordinaire, et sans doute moins obsédés par leur désir d'éviter l'Espace canin.

Quelque chose se soulageait dans l'air. Il n'était manifestement pas temps, même pour les chiens, de pisser.

J'étais obsédé, comme tout toulousain, je crois, depuis quelques jours, par le tourbillon de mort, figuré par cet homme à scooter tirant. J'avais vu les premières images de son visage. J'avais passé la nuit à entendre les tirs de grenades contre son appartement. J'avais appris ses voyages au Pakistan, en Afghanistan. Je sentais que j'étais au monde, lui aussi, que le monde existait, qu'il se déversait sur Toulouse, sur le quartier de la place Pinel, où qu'il en dégorgeait. Tout se passait là, passait par là.

Il y a eu en ces lieux, le 10 avril 1814 une bataille, l'ultime des troupes napoléoniennes contre les anglais et les espagnols avant les Cent jours. On raconte que le quartier voisin s'appelle Soupetard parce qu'il était situé sous le pétard de cette bataille. Dans le kiosque, vendredi dernier, j'entendais le pétard présent. Le maréchal Soult ou Wellington n'y étaient pour rien. C'étaient apparemment le Moyen Orient, l'Islam, les fureurs des lointains, la folie d'un homme, la pauvreté, la France, qui produisaient ce bruit. Le kiosque l'accueillait, le faisait tournoyer entre les colonnes sous sa voûte, le renvoyait sur son sol creux de béton vibrant comme un tympan.. Je l'accueillais par mes oreilles et par mes pieds. La place Pinel était un des meilleurs endroits, à ce moment là, pour sentir converger le monde.

Je ne crois pas, pourtant, qu'elle en fût le centre, même à cet instant. Le monde est un effet de nos pensées. Nos pensées passent. Les mondes changent. La place est un silence traversé des mondes et des anges.

J’aime ce vers de Rimbaud dans Voyelles.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le bruit du monde place Marius Pinel 18:24 dans

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