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« Doit-on tout expliquer ? »

samedi, 19 mai 2012

Doit-on tout expliquer ?

Quand on explique, on déploie vers l’extérieur ce qui se trouve plié, ployé, éventuellement tressé, voire enlacé. Voilà ce que décrit l’origine du verbe.

On explique ce qui fut tellement plié qu’on trouve délicieux, utile, nécessaire, d’opérer le mouvement extrême vers l’extérieur des formes ainsi mêlées, couvertes les unes par les autres, ménageant des espaces et des faces secrètes.

Ce qui est plicatum n’est pas ce qui est mis en tas, au hasard, sans ordre ni principe, mais plutôt ce qui est soigneusement, intelligemment, joliment, plié.

On explique ainsi une énigme habile, un mystère, un problème dont l’explication instruit et fait plaisir. On aime à voir se déployer sans déchirure ni destruction la structure impliquée.

De ce point de vue, expliquer n’est pas faire une fouille archéologique, qui détruit les couches irrémédiablement.

Ce n’est pas une leçon d’anatomie qui demande du cadavre.

Ce n’est pas démonter les pièces d’un moteur pour les étaler, et tenter de comprendre les éléments ainsi séparés.

Ce n’est pas commenter, ce qui se fait volontiers des nouvelles, de l’actualité, d’un arrêt de justice.

L’explication est un mouvement continu qui fait venir en surface, sans nuire à leur position première, des formes que l’implication rendaient inaccessibles. Cela sans empêcher jamais le fonctionnement de la chose expliquée, et même en le favorisant.

L’explication de texte suppose des textes pliés subtilement. Elle s’efforce de déployer sans la briser, et pour le plaisir d’un cœur intelligent, leur inépuisable richesse qui procède de leur emploi des plis.

Cela s’entend par métaphore, qui déplace et porte ombre comme flambeau.

Les fables de la Fontaine sont excellemment explicables : chacune d’elles procède de textes anciens, qu’elle imite sans esclavage, et se lie à toutes les autres. Presque chaque mot résonne de sens secondaires, d’allusions, de musiques et de passages. Expliquer une fable accroît ses chances d’être lue à l’infini dans la joie de l’impossible saisie. On peut en dire autant de la plupart des pages de Proust, des poèmes de Francis Ponge, des Essais de Montaigne, des sonnets de Shakespeare, de chaque verset de la Bible. Cette pratique vaut pour les textes qui n’auraient apparemment pas dû exister, tant leur puissance, comme la nature, semble passer l’homme.

Beaucoup de textes, en revanche, répondent à des programmes essentiellement définissables. Ils ne les débordent guère. Ils sont des mécanismes plus ou moins réussis qui emploient des procédés dont on peut rendre compte. Une page d’un sermon, ou d’un article scientifique, peut être remarquablement écrite, dans une langue excellente, avec un ordre souverain des idées. On peut comprendre ses procédés, ses objectifs, ses effets, établir son sens. On ne s’émerveille pas. On admire parfois. On peut faire une analyse, voire un commentaire, ou une glose, pas une explication de texte.

On n’explique jamais totalement ce qui doit être expliqué, car ce qui doit l’être se révèle par l’infini nécessaire de l’explication. Il est toujours possible d’expliquer encore et encore certains textes, comme certains tableaux, ou certaines musiques. L’explication renouvelle leur force de résistance à l’élucidation. Elle appelle explication nouvelle, poursuite d’explication, explication toujours recommencée, et exaltante.

On se trompe en tentant d’expliquer ce que l’on analyse bien sans reste. Un texte de littérature commerciale procède d’un ensemble de techniques, dont l’étude est intéressante, comme l’étude d’un moteur d’avion, mais il vient un temps où l’on a compris. On peut alors produire un texte analogue, ou un moteur, sans perte.

La limite entre les deux catégories s’expérimente en expliquant : quand on sent qu’il n’est plus possible, sans rire, de déployer vers l’extérieur, avec plaisir léger, des plis toujours nouveaux, mieux vaut renoncer. L’explication fait apparaître l’explicable, donc l‘inexplicable,

Comme il n’est pas possible de tenter au hasard sur tout texte, des explications, puisque la vie est courte et que les textes abondent, la tradition rend de grands services : depuis longtemps, des hommes se plaisent à expliquer quelques textes. Ils se les transmettent. Ils s’en émerveillent. C’est ainsi qu’on lit Dante, Shakespeare, Homère, La Fontaine, et qu’on ne cesse désormais d’expliquer Beckett, Francis Ponge, ou Conrad. Les expliquer procure grand plaisir et pensées toujours neuves. On peut, sur ce point, faire confiance à la tradition.

Il faut inventer pourtant. Comment chercher de nouveaux objets – nécessairement rares - pour vivre de nouvelles joies ? Les explicateurs de textes nouveaux, qu’ils soient anciens (méconnus) ou récents, doivent être savants experts en l’art d’expliquer des œuvres reconnues, et attentifs aux inconnues. Double compétence peu commune.

Il peut être judicieux de tenter l’explication paradoxale de textes certainement très faibles : je le tente parfois avec des pages des romans de Giscard. Si je mène l’affaire un peu loin, nous perdons parfois pied. On s’interroge. Notre émerveillement pour les «grands textes» n’est-il pas une illusion ? Giscard ne vaut-il pas Flaubert ou la Bible ? Cependant le rire me prend, et prend mes éventuels auditeurs.

En faisant ainsi le singe, on signe par retournement, l’acte d’émerveillement que constitue l’intelligence de l’infini dans presque rien : un texte explicable.

L’explication est un exercice d’émerveillement, de rire, et de confiance.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Doit-on tout expliquer ? 23:15 dans Etudes littéraires

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