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« L'excellence et la recherche »

mardi, 8 mai 2012

L'excellence et la recherche

Depuis quelques années, en France l'excellence est l'objectif assigné à tout chercheur. Certains touchent des primes d'excellence. D'autres pas. Des commissions sélectionnent. Le mot excellence s'affiche : on le constate à Toulouse, à Lyon, à Paris, sur force murs universitaires. Des IDEX - Initiatives d'excellence - se sont créés, par exemple à Toulouse.

Les trois Ecoles Normales Supérieures concluent par cette phrase le texte de présentation de leurs concours, session 2011 : "Dans tous les cas, pour l'enseignement comme pour la recherche, l'objectif recherché est toujours l'excellence".

Jean-Yves Méridol, Olivier Faron et Monique Canto-Sperber signent cette annonce où rechercher apparaît deux fois : l'objectif recherché pour la recherche, comme pour l'enseignement, serait l'excellence. La recherche, comme l'enseignement, auraient pour objectif de rechercher l'excellence.

Ce ne seraient donc pas les résultats intéressants, vérifiés, vérifiables, et les effets utiles qu'il s'agirait de rechercher, mais l'excellence. Non pas même un enseignement excellent, ou une recherche excellente, mais l'excellence.

Un chercheur de champignons cherche des champignons, mais un chercheur des Ecoles Normales Supérieures a pour objectif l'excellence. Un instituteur cherche à apprendre à lire à ses élèves mais un professeur d'Ecole Normale Supérieure veut l'excellence. Et, bien entendu, dans tous les cas, et, sans doute, à tout point de vue.

On s'étonne.

Cette phrase est un symptôme, d'abord du cocon servile où vivent ses auteurs, ensuite d'un risque pour l'enseignement, comme pour la recherche.

Insistons sur ce seul point.

L'expérience pratique de la recherche est celle de la médiocrité, et même du ratage. Faire de la recherche est un cheminement parmi les embarras, les ombres, les fausses pistes, les fils, les tas, les décombres, les saignements, les sables, les erreurs, les incertitudes quant à la question même que l'on se pose. L'archéologue est dans la boue avec sa brouette. Le chimiste observe des réactions inattendues et l'astronome des beautés qu'il ne comprend pas. Le biographe perd plusieurs journées de travail à cause de la confusion entre deux prénoms. Le mathématicien rumine des algorithmes inutiles. Le cancérologue tue quelques malades. Parfois le chercheur doute. Souvent il a mal aux dents. Ses amours ne vont pas bien. Il chemine comme il peut, et comme tout homme, dans le chemin de sa vie. Parfois, cependant, une éclaircie. Les apparences s'ordonnent. Une perspective intéressante apparaît, et c'est la joie de déboucher. Le théorème est démontré. Le graffiti étrusque est expliqué. Plusieurs phénomènes apparemment divergents s'éclairent par une même théorie. Un vol de questions nouvelles apparaît. Cela, parfois, le chercheur l'expérimente, mais il arrive qu'il n'atteigne pas l'eureka, bien que ses collègues et lui essaient, en toute médiocrité, heureusement, de trouver et d'inventer.

La pratique de la recherche est une heureuse médiocrité, qui multiplie les essais, comme Montaigne. La joie qu'elle procure parfois, la légèreté d'âme qu'elle apporte, le sentiment de mouvement qu'elle donne, ne sont pas l'excellence. Ce sont des grâces, qui sont à elles-mêmes leurs récompenses, mais toujours le chercheur se souvient qu'il ne sait presque rien, qu'il va peut-être avancer. Quand il se juge excellent, il oublie sa nature. Il pose. Il est momie pour des médailles.

On dira qu'il faut être excellent pour chercher. Ne doit-on pas passer de difficiles concours, produire des thèses abondantes et novatrices, multiplier les articles, pour participer vraiment à des équipes de recherche ? Si l'excellence n'est pas l'objectif de la recherche, elle pourrait être sa condition. Certains chercheurs le croient. L'empilement de leurs titres les légitime. Ils sont chercheurs car vérifiés. Cependant,l'excellence est qualité de bon élève, ou de sportif, que reconnaissent des maîtres, ou des entraîneurs. C'est la marque d'une performance accomplie dans un domaine mesurable et mesuré. Or, le chercheur n'est pas nécessairement un ancien bon élève. Il peut l'avoir été. Il peut ne pas l'avoir été. Il est un individu habité par le désir d'inventer, de trouver, et qui se donne des moyens pour y parvenir, que les autres n'ont pas - ou ont mal - employés.

Avoir pour objectif l'excellence, en matière de recherche, c'est se tromper trois fois. D'abord, l'excellence n'existe pas en soi, puisqu'elle est l'absolutisation d'un jugement académique. Ensuite, la recherche est une pratique résolument médiocre, qui produit parfois des éclats. Enfin, cette pratique ne vise pas l'excellence, faux concept, mais des résultats, qui peuvent être décevants, voire ignobles. Leur existence cependant rend autre, suscite échanges et changements.

Instituer l'excellence en objectif permanent, dans tous les cas, suscite des instruments de mesure, et des mesureurs. On compte et classe les articles et les prix. On inventorie les accumulations de médailles. Des sortes d'inspecteurs généraux, réunis en collectifs, en commissions, en comités, prennent position. Ces gens ont bien vu, éventuellement, ce qu'on avait pu faire, ont compris comment on grimpait dans l'institution, sont grands mangeurs de couleuvres et cracheurs de néant. Comme ils distribuent les crédits, les postes et les primes, leur pouvoir est considérable. Ils se prennent pour des dieux. On leur ment donc sans cesse. Les chercheurs, ou prétendus chercheurs, se consacrent à dérouler devant eux des dossiers d'apparences.

Dans un domaine qui m'importe - la recherche en littérature - depuis l'apparition du concept d'excellence, les masques se multiplient. On a pu voir un individu - fameux pour s'être trompé dans un sujet d'ENS, avoir terrorisé son jury, avoir produit une notation chaotique - être aussitôt chargé d'Inspecter la recherche. Les articles faux, les livres inutiles, les plagiats, les âneries abondent. Personne ne les lit vraimet. On en parle parfois à voix basse, loin des oreilles. De grands jets d'inepties jaillissent des éditions universitaires. Nous le montrerons, à l'occsaion, sur l'Astrée, par quelques exemples. L'excellence engendre force vices de pensée.

Un des pires tient peut-être au double singulier qu'on remarque dans la phrase des directeurs d'Ecoles Normales Supérieures : la recherche et l'excellence. Non pas les recherches, mais la recherche. Non pas des qualités éventuellement excellentes, mais l'excellence... Ces gens croient à l'unité de la recherche, qu'ils imaginent dirigée par eux et leurs pareils. Ils n'aiment pas les recherches multiples menées par toutes sortes de gens, partout, et loin de leurs services d'ordre.

Une politique de recherche est une politique de confiance, non d'excellence. Elle admet, et même encourage la multiple médiocrité. Elle sait les aventuress douteuses, les dédales, les impasses. Elle ne préjuge d'aucun résultat. Elle est une planche pour l'incertain.

Les chercheurs, qui sont partout, sucent les os du monde, ce qui ne leur fait pas toujours excellent visage, mais ils atteignent parfois dans l'ignoble, et en riant, la substantifique moelle.

Science sous excellence n'est que ruine pour l'âme.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : L'excellence et la recherche 15:42 dans L'époque

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