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« Ne pas publier : l'exemple de Derniers jours »

vendredi, 18 mai 2012

Ne pas publier : l'exemple de Derniers jours

Pour ne pas publier un livre, il faut commencer par l'écrire.

Quand il est écrit, la tension monte. La crise menace. Il ne serait pas impossible qu'on se trouve rapidement imprimé, relié, dans le circuit, vendu, commenté, et même lu.

On a l'ennemi en soi, face à soi, autour de soi.

En soi : désir de s'agrandir, de s'établir aux rayons des librairies, dans les bibliothèques, d'habiter des appartements et des châteaux, entre des mains, sous des yeux.

Face à soi : le livre harponne. Il a des envies de renommée : "Je veux être vu, lu, commenté, acheté. Je veux nager comme une pieuvre dans les âmes".

Autour de soi : Amis, amis, amis... "Faut que tu publies. Rien de plus nécessaire. Le monde attend ce livre".

Alors, peut-être, on cède... J'ai cédé.

J'ai envoyé un roman - Derniers jours - à divers éditeurs.

J'avais toutes sortes de raisons : devenir célèbre, riche, offrir à mes pages l'occasion de circuler, transformer, témoigner, fournir aux études littéraires future matière à commentaires. J'avais envie d'être. Mon livre se trémoussait. Quelques amis, peut-être, eussent trouvé plaisir à sa circulation.

Je prétendais croire à la force de la littérature.

Je me sentais l'incarnant.

J'ai envoyé : enveloppe, timbres, lettre de présentation, exemplaire propre... Partout, même réponse : courtoise négation.

Ça résistait.

Venimeux ruminant, j'ai maudit le monde, accusé les influences, le mauvais goût, Paris, Toulouse, Lyon, Nantes, Gallimard, Le Seuil, les Goncourt, les imbéciles universels, le public, les intrigues. J'ai sué ma haine en crâne.

Ce livre était impubliable. Sujet sans palpitation. Ecriture complexe, lourde, pas contemporaine. Décor hors l'époque. Personnages phraseurs, même pas gays, blacks, beurs, artistes… Mon roman racontait la journée de trois hommes, tournant dans un château croulant au bord de l'Aveyron. Ce pasteur, cet architecte, ce professeur se connaissaient depuis longtemps, s'appréciaient. Dans le château, ils enquêtaient sur une vieille femme qui y vivait avec ses chiens. S'agissait de savoir, pour l'Eglise qui héritait des lieux, qui elle était et quand elle déguerpirait. Un jour entier, ces hommes tournaient autour de cette vieille femme. Ils découvraient sa vie, donc leur vie. Je racontais leur journée comme si j’étais le professeur, et je faisais comme s’il notait ce qui lui arrivait, pendant les mois où il écrivait, à son bureau, devant son ordinateur, visionnant l'apparition continue du monde sur son écran, parmi les appels téléphoniques, subissant ses maux, considérant le spectacle de sa rue à ses fenêtres... Je mêlais journal d'écriture et récit rétrospectif. Vieille technique. Le roman finissait à la fin de la journée au château. Aucune révélation sinon quelques portraits de Pétain surgissant d'une armoire. Au passage, j’attaquais des jurys d'universitaires, quelques Inspecteurs généraux, une valetaille cuistre. Je dénonçais des détails de l'aventure humaine.

Le livre est empilé devant moi, sur le bureau où je l'ai écrit, quelques gros dossiers de photocopies reliées.

Refusé. Bonne leçon.

Derniers jours.

Voilà presque un an que je médite, me retiens, savoure l'impuissance. Tant de livres publiés entre temps, sur la Terre. Et même un par moi. Livre sur les Fables de La Fontaine. Publié. Oublié. Presque pas lu.

Au travail d'autres. Une bonne constellation d'illisibles.

Derniers jours surtout. D’évidence.

Je pourrais enfermer ce livre dans un tiroir, l’enterrer, le manger, le brûler, en faire quelque torche-cul peu commode. Qu’importerait à l’univers, aux crabes, à mes voisins ? À moi, seulement, volupté mélancolique. Blessure.

J’entretiens ce silence.

Tout un travail : entretenir silence.

Comme un feu autrefois recueilli des foudres silence frêle et vif. Silence qu’on entretient par des fagots de mots. Voilà à quoi je m’emploie, là.

J’écris cela en ligne. Publier, ne pas publier. Dans l’étonnant tourbillon des pages sur la toile, celle-ci presque impossible à trouver, comme un bijou jeté dans une rivière. Pour quelque poisson.

Mettre Derniers jours en ligne. Qui le lira ? Tranquillité. Et pourtant ouvrage disponible. Un clic. De Chine, d’Essonne, de la place Pinel, de Zanzibar, une disparition, une apparition. Lux fiat par google : un livre des derniers jours. Enveloppement durable, apocalypse toujours recommençable.

Prendre date. Le livre est, n’est pas. Invisible, visible.

On ne brûle plus. On met en ligne. Dieu est toile.

Naturellement, pas d’argent, pas de gloire, pas de femmes en foule. Juste une publication méprisable, et une position fausse. Travail de jésuite. Résolution paradisiaque des contraires. Internet souple tombeau.

Derniers jours est ici, c’est-à-dire en Pologne, nulle part, au bout de doigts.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Ne pas publier : l'exemple de <i>Derniers jours</i> 18:07 dans Littérature

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