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« Pinéliser les Ménines »

mercredi, 2 mai 2012

Pinéliser les Ménines

Les Ménines n'avaient sans doute pas urgemment besoin d'être pinélisées.

Ce chef d'oeuvre de Vélasquez, de ce point de vue, ne se distingue pas de la plupart des choses du monde. Il n'attend rien d'une aspersion de terre de la toulousaine place Marius Pinel, et personne n'en attend rien pour lui. Aucun de ses commentateurs, pourtant nombreux, n'a émis l'idée qu'il manquait aux Ménines un peu de terre de la place Pinel. Théophile Gauthier, qui a posé à son propos une question féconde - où est le tableau ? - n'a pas suggéré qu'on le trouverait en le rapprochant de la fameuse place.

Il se trouve qu'étant à Madrid, et transportant dans une poche un peu de terre de la place Pinel, j'ai jugé, comme tout le monde, vain de pinéliser Les Ménines. Considérant ma vanité et la vanité de toute chose, je m'y suis donc employé. Et j'en informe, via l'Astrée. Il n'est pas impossible que la nouvelle suscite quelque bruit quelque part, comme, ces jours-ci, le vol de boules de pétanque, par un Renard, dans le Gers.

Il n'est pas aisé de pinéliser un tableau. La peinture, dont relèvent, dit-on, Les Ménines, est en deux dimensions, tandis que la terre de la place Pinel, si on la projette, en articulant quelques mots, se déploie nécessairement en trois dimensions. Sauf à creuser un trou dans les Ménines pour y faire passer la terre, il est donc difficile de les pinéliser. Au demeurant, en trouant les Ménines, j'aurais fait passer la terre derrière. Il n'est pas certain que l'arrière des Ménines soit en encore Les Ménines. Où est le tableau ? telle est bien la question.

Etaler grassement la terre en une couche épaisse ferait un peu disparaître Les Ménines. Elles ne seraient plus les Ménines avec une grosse tache boueuse. Où est le tableau ? demanderait-on.

Dans La douce perspective, Denis Favennec raisonne brillamment sur les problèmes de perspective que posent les Ménines. J'y songeais, en observant d'un peu loin, la grappe de spectacteurs devant l'oeuvre. J'avais, quant à moi, peine à la voir à cause de leurs corps, et eux ne la voyaient visiblement pas mieux, tant ils étaient collés à elle et à eux. Je me promenais dans la salle où se trouvaient les Mémines, sans vraiment les voir, puisque des dos multicolores me les masquaient, mais en voyant divers portraits royaux de Vélasquez. Une gardienne surveillait toute tentative photographique. Je l'inquiétais. Que faisais-je à tourner à quelque distance des Ménines ? Sans doute prétendais-je les photographier, et peut-être même avec flash ! Mais, je ne prétendais rien de tel : Où est le tableau ?. Telle est toujours la question. Le tableau ne serait pas dans mon Olympus.

Au milieu de la salle gît un hermaphrodite en bronze, que Velasquez a ramené d'Italie, et qui est belle copie d'un antique célèbre. Je tournais autour de cette oeuvre, admirant les fesses féminines et le phallus que l'on découvre à peine, de l'autre côté. Je méditais sur l'incertitude des sexes et de toutes choses en ce monde. Je me disais que j'étais aussi séduit par ce corps ambigu que par l'incertitude de la position du chef d'oeuvre de Vélasquez, ou que par ma propre incertitude quant à la vanité de mon acte, ou, en définitive, par l'endroit où se trouve la place Pinel, dans mon sac de terre, dans ma poche, à Toulouse ou sur l'Astrée ? Tout cela me réjouissait : l'art n'est-il pas ce qui rend mobilis in mobile ? Depuis que j'ai lu cette formule dans Vingt mille lieues sous les mers, tel est, en tout cas, mon désir.

L'hermaphrodite de bronze forme, avec les Ménines, une ligne qui aboutit à un immense cavalier guerrier peint par le Titien, et qui demeure presque seul au bout d'un couloir. J'admirais cette conjonction. Je sentais que les fesses splendides étaient une entrée nécessaire.

Comment ne pas pinéliser ce cul d'hermaphrodite sous les regards des rois d'Espagne et de la gardienne, dans l'indifférence des spectacteurs, entre les Ménines et le cavalier du Titien ?

Que ces fesses soient pleines de Pinel, tel fut mon voeu. L'anagramme acheva de me décider.

Je profitais d'un moment où la gardienne tentait apparemment de vérifier où étaient Les Ménines. Je lançais dans les fesses quelques grammes de terre. Je marmonnais Marius Pinel.Il était clair que je n'avais rien photographié. Sur les fesses de bronze, entre Les Ménines et le Cavalier, j'observais les grains récoltés la semaine dernière près du kiosque de la place Pinel à Toulouse. Je pensais à toutes les pinélisations accomplies de par le monde. Je ne savais toujours pas où était le tableau, mais je savais où j'avais mis la terre. J'étais fou de joie.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Pinéliser les Ménines 17:49 dans Place Pinel

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