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« Un tabouret tue un poète »

dimanche, 27 mai 2012

Un tabouret tue un poète

Peu de gens fréquentent Saint Sulpice la Pointe. Moins de gens encore fréquentent son musée. L'auteur de ces lignes s'y plaît.

Parmi diverses raretés, ce musée propose un salon de coiffure, des chapeaux, un vélo porteur de tambour pour garde-champêtre, mais son chef d'oeuvre est un tabouret dont un des pieds est cassé, et sur lequel on lit : TABOURET SUR LEQUEL IL EST MONTE ET QUI EN SE CASSANT LUI COUTA LA VIE.

Il représente le poète Armand Guibert, dont plusieurs photos et quelques textes sont affichés dans le musée.¨

Le 4 juillet 1990, cet homme était seul, dans sa maison. On suppose qu'il a voulu prendre un livre en haut de sa bibliothèque. Le tabouret s'est cassé. On a retrouvé le corps quand on s'est inquiété de l'absence de ce vieux monsieur de quatre vingt-quatre ans.

Voici deux de ses vers :

"N'arrêteras-tu jamais ta course, taureau blanc qui portes vers la mer

Livide et folle à demi, les cheveux dans le vent, cette femme garrottée" ?

Tabouret ? Taureau vers la mort ?

Au début de son curriculum vitae, il se définit ainsi :

"D'ascendance cathare, mais ayant longtemps vécu à l'étranger, en poste pour son plaisir, ou en tant que chargé de mission, Armand Guibert s'est toujours inquiété, en s'inquiétant de la culture des pays où il a séjourné, de propager la langue et les courants de pensée du sien propre, et d'être ainsi un lieu de confluences et d'échanges. Par lui un André Gide, un Albert Camus, etc, ont été amenés, selon leur propre aveu, à découvrir la figure de tel poète malgache, de l'infant Dom Henri, de Fernando Pessoa".

Presque plus personne ne se souvient d'Armand Guibert.

Il fut pourtant l'introducteur de Pessoa en France, le premier traducteur français de celui dont le nom dit personne.

J'ai rencontré Amand Guibert par le tabouret.

Patrick Quillier, lui-même traducteur de Pessoa, m'avait cité son nom autrefois, à Nice, ou à Toulouse. J'avais parcouru un petit livre d'Armand Guibert sur Pessoa, et une de ses traductions publiée chez Fata Morgana. Oubli.

Quand le tabouret m'est apparu, l'an dernier, j'ai ri. Je pensais à la chaise de Giscard, en 1981. Il me semblait le retournement de la chaise tombale. Dans le musée, je brandissais le pied cassé de cette relique.

A Saint Sulpice la Pointe, quelle pointe, quel supplice !

Je me roulais dans ma stupidité.

Puis, par le rire, j'ai senti cette mort monter.

Un vieil homme, seul, cherchant un livre dans sa bibliothèque, sa mort. Un traducteur de Pessoa, par son tabouret, alors que personne ne le voyait, mort. Un poète qu'on dit nomade, dans sa maison, parce qu'un bout de bois a cédé, mort.

Je viens de voir sur les bords de la Garonne la Mastication des morts, spectacle écrit par Patrick Kermann. Des morts parlent dans leurs tombeaux. Les spectateurs se penchent sur ces cadavres qui disent leur mort.

Un feu d'artifice, a éclaté sur le Pont Neuf.

Quelques heures plus tôt, dans le musée de Saint Sulpice, où l'on peut toucher les objets, je brandissais le tabouret.

Je viens d'écrire le tombeau de la chaise, méditation sur le rectangle d'Authon créé par Giscard pour son improbable mort. Le tabouret et la chaise se rencontrent sous mes doigts, dans mes lignes, mes images. Les morts, vrais ou faux, anciens ou prochains parlent.

Je découvre qu'Armand Guibert a les mêmes initiales qu' Alexandre Grotendieck, qui disparaît chaque jour davantage dans l'Ariège. Je sens le AG, je sens le GA. Je pense à Giscard.

Deviens-je fou ?

Tout s'allume ici-bas de signes étranges.

Suis-je au bal des ardents, comme Jeanne de Boulogne, qui passa les dernières années de sa vie à Saint Sulpice la Pointe, en faisant de la fausse monnaie ? Feu d'artfice, Mastication des morts, chaise tombeau, tabouret tueur, Saint Sulpice la Pointe, beau bal des ardents en moi !

Fausse monnaie ?

Un tabouret causa la mort du poète Armand Guibert. La rupture tueuse d'un bout de bois multiplie pour moi les raisons d'être sur Terre. L'ardeur au présent fait bal, balle, taureaux et tombeaux, poèmes et personne.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Un tabouret tue un poète 18:17 dans L'Astrée

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