Spécialistes
Denis Favennec fabrique Denis Favennec depuis plus de trente ans. Il vit,
probablement meurt, et travaille, mais aussi dort, à Bordeaux. Il voyage et rit beaucoup. Il
se souvient des livres qu'il a lus, et pratiquement de tout, mais il ne
collectionne rien ou presque. Il en sait long sur les fromages italiens, Van Eyck, les
arbres, les moteurs de voiture, la vierge Marie et le reste. On entend parler de lui par la
bande. Il apparaît enseignant des mathématiques à de brillants jeunes gens.
Il apparaît aussi devant des publics discrets. Il disparaît toujours à
point.
Yves Le
Pestipon souvent se ballade à la poursuite de sa légèreté. Il vit,
probablement meurt, et travaille, mais aussi dort, à Toulouse. Il détruit et perd beaucoup
d'objets. On le rencontre parfois en train de jouer un rôle de professeur de Khâgne, ou
d'artiste. On le rencontre aussi en train de fouiller des poubelles, d'invoquer Winnie, de
chercher de l'or, des cupules, d'inventer des places Pinel, de bricoler des
textes, ou de voler des riens. Souvent, on ne le rencontre pas. Son bilan
est mince.
Emmanuel Riboulet-Deyris
est une énigme. Il a choisi la solitude ostensible. Il vit,
probablement meurt, et travaille, mais aussi dort à Istanbul. Il voyage et évite ce qui est
évitable. Il enseigne les mathématiques
à l'université Galatasaray, au bord du Bosphore, plein de méduses, vers lesquelles
se penchent ses inconnues. Ce maître en cryptographie est chic, selon les chinois,
charismatique, selon les turcs, beau, selon les femmes, bobo, selon lui. L'Astrée
est sa danseuse.
Artiste, donc exempté
Camille Amadeus Colombetto ne se déduit pas, comme le sujet de Descartes.
Il, ou elle, s'induit. Ses oeuvres mènent à lui, ou à elle, dès qu'on sait y
voir le carré, le quarante, le noir et la clef. Il et elle vit, probablement
meurt, et travaille, mais aussi dort, partout. Colombetto a trop d'idées
pour se perdre en celle d'exister. Pourquoi se fourvoyer dans l'existence
lorsque tant d'oeuvres, divinement disposées, désignent sa présence ?
Une préface à L'Astrée
L'Astrée est une tentation.
Un mal évident. Une querelle insensée.
Ici, s'écoute bruisser le tas ; tu le sais. Suis l'évidence!
L'astrée se situe au doux moment où l'événement suspendue déjà passé se prononce, s'épele.
La coincidence, sérieuse, se déplie et raisonne.
Il faut l'entendre, pour jouer. L'oublier, sans jeu.
Tue le « sais ».
Ainsi furent énoncées, un jour à Istanbul, quelques idées sur le texte des traits de la pensée d'Astrée. Texte qui n'aurait jamais lieu, de toute façon, pensais-je en l'écrivant, mais qui ne finit pas de s'écrire au fil des pages d'Astrée. Au fil de chacune de ses couleurs, de ses images, et de ses traits.
En réalité, L'Astrée, telle qu'elle figure en ce lieu n'est rien de plus que son nom. Elle ne dépasse jamais l'arrière de son "A" ni le devant de son "e". Elle ne fait que construire son nom. Imperturbablement, quand bien même cela ne finit pas d'être perturbant... Un nom très « sérieux ». Un nom en devenir. Somme toute insaisissable. L'Astrée précède toujours son créateur d'un pas, comme je l'ai constaté. Il la crée, en la perdant, et la suit pour la construire. Qui pense donc à L'Astrée, pense plus en verbe qu'en nom. Un verbe miroir à tous points de vue, qui se réfléchit, me réfléchit, moi, nous, en train de construire et de poursuivre désespérément L'Astrée. Tout cela, fuyant, comme le miroir de la chambre des époux Arnolfini de Van Eyck.
J'étais sur ma table-avec-vue-sur-le-Bosphore, et je me souvenais de ma naissance à L'Astrée. Je me disais que j'étais assis dans un métro à Paris. Je ne sais plus au juste d'où je rentrais. Je pensais à des opéras de Rameau. J'étais pénétré d'Anacréon et de Zoroastre. Je tournais. J'hésitais entre des pièces de clavecin de Couperin, de la mystérieuse et de la sophie. Je cherchais un nom. L'Astrée me fut prononcée, à côté de moi, par un être cher. Un léger doute. J'y suis. Je la saisis immédiatement. Elle était, là, entendu dans ce métro, près de ce strapontin gris-bleu, absolument évidente. Ces évidences, dont l'évidence même du choix rend tout le reste définitivement impossible.
Il est difficile de ne pas repenser à cette époque parisienne de cette première construction d'Astrée, pensais-je encore appuyé sur ma table-avec-vue-sur-le-Bosphore. Le mot d'ordre était "facile". Je tombais sur L'Astrée facilement et je la voulais facile. Je ne voulais ni y réfléchir, ni penser ce nom. Je n'y pensais même pas d'ailleurs. Je le voulais comme un "moyen", qui plus est, et surtout, immédiat.
La première action revendiquée de L'Astrée fut, je me souviens, lors d'un repas sur ma table-avec-vue-sur-la-prostitution à Toulouse. Il y avait là Yves Le Pestipon, surgissant et brandissant la dernière revue de l'A.P.P.L.S., c'était peut-être en avril 2004 et nous buvions du Porto. Je lui livrais, ce que l'on peut appeler une pensée traversante : elle venait juste d'ordonner impérativement de démultiplier L'Astrée. D'ouvrir ce qui était L'Astrée à autre chose, c'est-à-dire un autre chose que je ne pouvais pas inscrire moi-même. Il fallait, je le voyais à cet instant, dans L'Astrée, une forme de combat, un combat entre des horizons qui ne se comprenaient pas par nature. Un combat qui rendrait L'Astrée humaine, ce que je ne saisissais pas à l'époque et que je saisis encore à peine maintenant. Un échange de texte pour composer une pensée. Une pensée rayonnante, distraite. Gaie et convaincante. Nécessairement subversive, car très sérieuse, sérieuse de toutes les règles du jeu qu'elle joue à créer, en se jouant des règles établies. Oui, tout cela je ne le pensais pas à l'époque, je ne le pense que maintenant, et encore. Je le contenais sûrement, comme d'autres. L'Astrée qui réapparaissait dans ces rires-porto et méditations au dessus de la table-avec-vue-sur-la-prostitution, me rendait évidente la « recherche » d'Yves. Cette recherche appartenait à L'Astrée ; L'Astrée devait en être la voie. Cette recherche avait besoin d'un lieu visible, d'une fuite visible : L'Astrée devait composer l'oeuvre d'Yves ou l'oeuvre d'Yves devait composer L'Astrée. Ainsi traversa cette pensée, pensais-je, avec fulgurance et légèreté. Je la dévoilais dans de long récits inachevés. L'intuition commune et partagée s'emballait. Démultiplier? Démultiplier? Qui serait L'Astrée? Qui serait de L'Astrée. Qui n'y serait donc pas? Nous comptions. L'idée était donc entendue. La raison objective prit la parole et décréta : « Denis en est. » Première conséquence immédiate de la pensée d'Astrée, pensais-je. Je continuais à compter, le soir. Nous étions trois, et cela n'allait pas. J'étais plus occupé à compter que je ne l'étais par la surprise de la justesse, après tout, de cette idée d'Astrée. L'allégresse nous porta à quatre, car il faut être quatre pour survivre à L'Astrée. Je rappelais Yves, convaincu comme moi. Convaincu, que Camilles Amadeus Colombetto serait le quatrième auteur de L'Astrée. Convaincu aussi qu'elle n'aurait que quatre bouches, que quatres plumes. Qu'elle serait en quatre. Je me souviens, ceci apparu tellement indiscutable que lui comme moi pensions déjà à la suite.
La suite eut lieu quelques jours plus tard, à la recherche de quelques églises romanes de l'entre-deux-mers. Nous cherchions précisément la clé d'une des églises de la Sauve-Majeure. Nous remontions le chemin en direction de la gardienne, qui n'était autre que la grand-mère d'un cousin germain par alliance, comme je l'appris avec stupéfaction plus tard. Je dévoilais à Denis Favennec, au niveau de quelques buis, l'idée du lieu d'Astrée. L'idée du multiple, l'idée «jeu», brefs les idées évidentes qui nous caractérisaient, c'est la raison pour laquelle très rapidement il trancha, comme à son habitude et, prophétiquement, acquiesça par un magnifique : « Je veux en être », qui nous permit quelques secondes plus tard de mettre la main sur la clé de l'église au demeurant fort belle.
Quant à Camilles Amadeus Colombetto, il ne prit même pas la peine de répondre, comme je m'en souviens encore, pensais-je. Il ne répondit en fait jamais rien à ce sujet. Jamais, il ne prit la peine de m'informer d'une quelconque façon de son adhésion. Il avait bien compris qu'il y était de toute façon, totalement, qu'il ne servait à rien de lutter, d'infirmer ou de confirmer. Il y était totalement et le contraire était tout simplement impossible.
Une Astrée fulgurante et facile commença à apprendre à penser. Elle fut scandaleuse, comme il me fut dit, pensais-je. Elle fut ultime et impénétrable. L'Astrée était née ou renaissait. Toute intuition et toute subjective. Elle mêlait recherches et coïncidences, évidences et soustractions. On y lisait souvent les mots : « poésie » et « mathématiques ». Elle était inutile et donc incompréhensible. Et donc belle, très belle. Elle me dépassa, évidemment. Je finissais ma thèse, et elle, visiblement s'accomplissait dans la continuation. Je terminais. Elle renaissait. Je m'astreignais, elle jubilait. La montée vers L'As coulait de source et la prophétie s'accomplit : « sur ce chemin, je dégénère... » Et des tremblements d'Istanbul, l'Astrée en ferments s'évanouit.
Il était trop tard, comme je me plais à le dire encore, L'Astrée était commise et tout y convergeait. L'Astrée existait, elle avait ses défenseurs. L'Astrée avait choqué et, de longs mois après, même, avait ses détracteurs. Rien ne fut dit ou presque dans L'Astrée, mais pourtant, à Toulouse, on se demandait : « Où était L'Astrée ? Quand ? » A Istanbul, on me demandait : « Expliquez-moi L'Astrée ? Où ? » A Paris, on osait insinuer la renaissance de L'Astrée : « Comment ? » En Chine, en France, en Turquie, en Espagne, en Italie, L'Astrée agissait dans l'aventure. Elle comptait. Elle agissait et faisait agir. L'Astrée, maintenant, il faut le dire, n'est plus une conjonction de pensées qui forme un être, mais une pensée conjuguant quatres êtres, comme elle le veut. L'Astrée comme un acte devançant sa propre construction. Comme un corps dont l'esthétique redit le « je ». Comme un événement, en quelque sorte. J'ai d'ailleurs toujours pensé que L'Astrée était absolument sérieuse.